Andrés Marín

Comme un air de Buster Keaton en version sonorisée et flamenca

« Si nous parvenons durant un millième de seconde à ce qu'un spectateur ne se pose pas de questions sur ce qu'il voit - il ne s'agit pas d'enfermer le propos - et ressente simplement, ressente son corps, sa peau, le ciel de sa bouche (ce que nous, nous ressentons durant le processus d'élaboration en oeuvre au cours de la représentation), nous considérerons avoir réussi notre objectif. »1

Ainsi l'objet de la création d'Andrés Marin, « El cielo de tu boca », présentée à la salle Pleyel le 18 février 2011, est une invitation à laisser l'intellect dans le hall d'entrée. Bien qu'il faille se méfier de ce type d'assertion, surtout sortie de son contexte, le spectacle est tout à propos, en proposant une immersion dans une atmosphère quasi onirique, accentuée par l'ensemble de cloches de Llorenç Barber. Quand le flamenco rencontre la spatialisation sonore...c'est une petite réussite musicale.

« El cielo de tu boca », créé en 2008, compte avec l'étonnante participation du musicien Llorenç Barber, activiste des musiques différentes. Il pratique, entre autres, la voix diaphonique (technique vocale d'origine mongole) et la "campanologie", dont il s'est fait le spécialiste. Dans cette partition musicale chorégraphiée très stimulante, ses instruments forment un décor à eux seuls. Ce sont 32 cloches et 8 cymbales qui cohabitent avec les protagonistes flamencos et occupent l'espace sonore de manière importante.

Le décor et la lumière sont très minimalistes. L'espace est aérien comme la musique de Barber. Malheureusement, le public parisien ne verra pas les images video d'Yvan Schreck, présentes au festival de Nîmes en 2010, qui paraissaient pourtant bien prometteuses et qui auraient sans doute induit une création lumière plus pointue. L'écran en fond de scène est donc resté silencieux. Le travail sur la lumière, assez pauvre et inégale à la salle Pleyel, aurait gagné à être plus poussé à certains endroits du spectacle.

En contre-point aux cloches sidérantes de Barber, qui a des allures de savant fou ou de fou mystique, le flamenco est représenté par le fleuron classique, la touche élégante, puissante et exigeante de Carmen Linares, qui est littéralement angélique, vétue de blanc au milieu de ses compagnons en noir. Avec un très beau jeu de scène avec Marin sur les entrées et sorties de scène, la cantaora s'est parfaitement fondue, si on peut dire, dans l'univers sonore composé par le baile de Marin, musicalement époustouflant, des percussions d'Antonio Coronel, parfait de subtilité, et des cloches imposantes de Barber. Subtile guitare de Salvador Gutiérrez. Quant à Segundo Falcon, il n'est pas étonnant de le voir disparaître dans le paysage : il a une très belle voix, il est sans faute mais il est d'un ennui ! Un chanteur avec plus de carne y sangre aurait donné du contraste à l'austérité et la solennité qui règnent dans ce spectacle. Même las cantiñas y sont sérieuses ! C'est d'autant plus crucial dans un spectacle où l'instrument vocal, la cavité, le palais de la bouche sont invoqués jusque dans le titre...

Andrés Marin a des pieds irréprochables, il danse avec une musicalité et une technique très maîtrisée. Il se donne à fond dans tous les palos : alegrias, siguirya, farruca. Ajoutez à cela un jeu de bras inspiré, une silhouette unique et très flamenca, des réminiscences de la danse Kathak et un je ne sais quoi de rétro dans les postures qu'il invente. Si on y regarde bien, ses postures ne sont pas si modernes que cela. L'histoire de l'esthétique du baile flamenco transpirent à travers elles.

Avant-garde et tradition sont les termes fréquemment utilisés pour qualifier le travail d'Andrés Marin. Un flamenco d'ouverture comme l'indique le nom de sa maison de production et studio de danse à Séville : Flamenco Abierto. Ce danseur élevé à la vieille école du baile flamenco par son père Andrès Marin, et sa mère Isabel Vargas, a poursuivi son apprentissage en autodidacte, soliste, avant de fonder sa compagnie. Il fait partie des danseurs les plus stimulants dans le baile flamenco actuel. Sa démarche semble ne tendre que vers un seul but : être libre dans son art. Ses parti-pris ne sont pas audacieux, ils sont ce que l'artiste veut dire sans détours.

Le parcours d'Andrés Marin est un affranchissement de l'artiste pour trouver son propre langage et exprimer sa propre identité. D'où le sentiment de recherche qui se dégage d'une création inquiète telle que « El cielo de tu boca », qui nous dit des choses sur l'Art. Marin n'est pas dans la chaleur, il est dans la tension. Il a une allure à la Buster Keaton « l'homme qui ne rit jamais ». Sensuel et cérébral malgré tout. Ne cédant jamais à la facilité et à la flatterie superflue. C'est peut-être pour ces raisons qu'il est régulièrement programmé dans des festivals de danse tels que la Biennale de Lyon ou Montpellier Danse, en dehors de sa présence nécessaire (et vitale !) dans les festivals flamenco.

« El cielo de tu boca » entraîne le spectateur dans une dimension sonore déroutante. C'est un spectacle de danse qui s'écoute plus qu'il ne se regarde : tout y est sonore, physique. Dans cette rencontre réussie entre la campanologie de Llorenç Barber et le flamenco, il y a de sacrés moments de danse...il n'en faudrait pas beaucoup pour que ça soit jubilatoire.

1 : Extrait du texte de présentation du spectacle « El Cielo de tu boca » sur le site : http://www.andresmarin.es/


Nathalie Garcia Ramos, le 18/02/2011


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