El Cabrero

Deux concerts pour deux ambiances différentes

El Cabrero était en tournée en France pour la présentation de son nouvel album "Pastor de Nubes". Il s'est produit dans plusieurs communes de l'Hexagone - Draguignan, Carmaux, Strasbourg - , mais aussi à Massy et à Paris. Deux magnifiques concerts auxquels Flamenco Culture était présent les 13 et 15 octobre 2011.

El Cabrero à Paris

Un jeudi 13 octobre plutôt frisquet. C'est à la Salle Paul B. de Massy dans le département de l'Essonne qu'El Cabrero chantera ce soir. Situé au coeur de la cité, cet équipement culturel à l'architecture contemporaine est une vraie découverte. L'accueil y est tout d'abord familial et chaleureux. Il y a des crêpes pour se restaurer, et un bar situé dans l'une des deux salles de concert récemment rénovées. La salle dans laquelle aura lieu le récital est une bénédiction pour le cante : de taille relativement petite, avec un petit balcon et une acoustique très performante... la soirée s'annonce bien.

Aucun aficionado connu en vue, mais dans les rangs, ça parle espagnol, et peu à peu la salle finit par se remplir. El Cabrero fait son entrée sur scène, accompagné du guitariste sévillan Rafael Rodriguez, connu aussi comme "El Cabeza". Et c'est parti pour plus d'une heure de cante, en grande partie extrait du nouvel album d'El Cabrero, "Pastor de Nubes", qui est paru en avril 2011, quinze ans après son dernier travail discographique consacré au flamenco.

José Dominguez Muñoz "El Cabrero" n'a pas changé depuis le 20ème Festival de Nîmes. La silhouette svelte, vêtu de noir presque des pieds à la tête, sur laquelle il a toujours son chapeau vissé, et le traditionnel foulard autour du cou, noir à poids blanc au lieu de rouge. Mais rouge, il l'est quand-même, dans ses idées politiques comme dans ce flux sanguin qui le relie directement au coeur des spectateurs.

flamenco-culture.comEl Cabrero débute par "De Cabrero a Cabrero", un cante por serrana dédié à la mémoire de Miguel Hernandez, victime emblématique du régime franquiste. Le ton est donné. Le cantaor poursuit par la cancion por buleria "Semblanza al Macho Montes" qu'il interprétait dans l'album "Encina y Cobre" - 1988 -, accompagné par la guitare de Paco del Gastor. Suit une mariana interprétée de façon très personnelle,"El río de los flamencos", puis une siguiriya au tempo plutôt rapide. Le Pregón por Zambra "Pastor de Nubes", également titre de son dernier l'album, est magnifié par la guitare de Rafael Rodriguez qui excelle dans ce type de palo. On reconnaît ensuite l'introduction caractéristique de solea que Rodriguez a héritée de Niño Ricardo. "Olé la guitarra bonita !" lance El Cabrero avant de se lancer dans des letras de solea de Cadiz, un style caractérisé par sa musicalité et les répétitions et liaisons des tercios. Une malagueña adoucit momentanément le cante d'El Cabrero avant sa montée tonale por rondeña. L'annonce d'El Cabrero "Querido publico, ahora voy a cantar por fandangos" est saluée par une ovation. Car les spectateurs savent bien que c'est l'une de ses spécialités et que ces cantes réservent de grands moments, pour son investissement dans leur éxécution, mais aussi pour le contenu des letras qui revendiquent comme toujours l'engagement politique de SES auteurs. Car El Cabrero n'est pas seul à écrire ses textes... Un espagnol mêlé d'une pointe d'accent francophone, c'est Elena Bermudez, la compagne d'El Cabrero, une petite femme de poigne aux idées bien arrêtées, tant sur la politique que sur le cante. Elle est aussi sa manager, et elle le défend bec et ongles face aux critiques. Mais elle n'en a pas besoin, car le seul juge est le public, et El Cabrero est très populaire.

Le récital se poursuit avec la version flamenca de la chanson du cantautor argentin Horacio Guarany "Si se calla el cantor", qui dans la voix d'El Cabrero trouve aussi tout son sens. Ce magnifique thème que Guarany interprétait aussi avec Mercedes Sosa, El Cabrero raconte qu'il aurait souhaité le chanter plus tôt mais qu'il n'avait pas encore osé le faire, du moins pas de la façon dont il l'avait entendu, car il voulait l'adapter au flamenco. "Si se calla el cantor" est une chanson forte, qui dit par exemple "Que ha de ser de la vida si el que canta no levanta su voz en las tribunas por el que sufre". C'est exactement ce que fait El Cabrero, il met sa voix au service du peuple.

Après la buleria "Luz de Luna" et devant l'insistance du public qui lui réserve un tonnerre d'applaudissements, le cantaor répondra à trois rappels ; tout d'abord avec des tonas dédiées aux poètes victimes du franquisme comme Hernandez et Lorca, marquées par le compas de Rafael Rodriguez sur la table de sa guitare, un moment d'une grande intensité. El Cabrero reviendra une deuxième fois en lançant "Creo que se merece otro par de cantes" avant de se lancer dans des vaillants fandangos de Huelva. L'assistance sera définitivement comblée avec quatre autres letras "por Huelva" lors de l'ultime rappel (voir vidéo de la semaine en page d'accueil de Flamenco Culture ou section "Video" de la rubrique "Magazine").

A l'issue du concert, El Cabrero a dédicacé avec patience un grand nombre d'exemplaires de "Pastor de Nubes", avec un mot gentil pour chacun.

A noter : la Salle Paul B. accueille des résidences d'artistes, et organise chaque saison un festival intitulé "Les Primeurs de Massy" dédié aux artistes qui viennent de sortir leur premier album.


flamenco-culture.comDeux jours plus tard dans le grand auditorium de l'Institut du Monde Arabe, c'est une autre ambiance, beaucoup plus réservée. Rafael Rodriguez ayant dû rejoindre Belen Maya à Madrid, c'est l'excellent guitariste d'Alcala de Guadaira Niño Elias qui a pris le relais aux côtés d'El Cabrero. Même si les deux artistes ont déjà travaillé souvent ensemble, El Cabrero semble un peu moins en phase avec lui. A chaque début de morceau il lui indique la tonalité à adopter, parfois-même s'il doit jouer por arriba ou por medio, et lui fait signe d'accélérer sur les cantes abandolaos. Mais El Cabrero sait aussi reconnaître le talent du guitariste dont il loue le tremolo et la dextérité.

Le concert est légèrement différent de celui de Massy. Les chants ne sont pas interprétés dans le même ordre, et El cabrero substitue le sonnet de José Luis Borges "La lluvia" à la siguiriya, la solea de Alcala à celle de Cadiz... Un très beau concert également, mais on reste quand-même sur celui de la Salle Paul B. qui était vraiment exceptionnel.


Flamenco Culture, le 15/10/2011


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