Felahikum

Flamenco ? Vous avez dit flamenco ?

Théâtre de l'Archipel à Perpignan: création de la Compagnie Sébastien Ramirez avec Rocio Molina

photos ©Daniel Guérin

Certains diront que le flamenco c'est avant tout un cuadro avec des musiciens en direct, des styles bien définis voire un « vestuario » codifié pour les plus stricts. D'autres vont crier au miracle de la fusion absolue au nom de l'incontournable mélange des cultures. Flamenco et hip hop du jamais vu !

Mais non, Felahikum c'est encore autre chose. Au delà de la référence à une théorie, par ailleurs aujourd'hui abandonnée, de l'origine arabe du mot flamenco, Sébastien Ramirez directeur et chorégraphe de la compagnie Clash66 défend sa propre vision de la danse comme une exploration continue de la personnalité humaine ; un questionnement sur les origines pour ce roussillonnais de famille espagnole partageant son art et sa vie avec Honji Wang, allemande de naissance et coréenne de sang ; comme une recherche constante des ponts artistiques entre des univers a priori éloignés.

Et Rocio Molina dans tout cela ? Il se trouve que c'est elle, au sortir d'une représentation de Sébastien et Honji à Séville qui a voulu les rencontrer, tout de suite, dans les loges. Rocio qui ? dit Sébastien. Mais c'est la plus grande ! dit Honji. La rencontre fait mouche instantanément. Rendez-vous sont pris, à Berlin pour un premier jet, à Londres pour consolider puis à Perpignan pour la création définitive. Trois semaines de résidence dans un lieu entièrement dédié à leur inventivité avec une équipe de passionnés, d'amis, de valeurs sûres. A la scénographie Thomas Penanguer, à l'éclairage Jani-Matti Salo, à la composition musicale Jean Philippe Barrios et la styliste Soo-Hi Song.

Très vite, à cause de la ressemblance physique peut-être, mais surtout grâce de la connexion immédiate qu'elles ont créée entre elles, l'idée du duo s'est imposée confie Sébastien Ramirez. Lui aura pour rôle de canaliser ces deux pur sang. De fait sur scène la première image est troublante : laquelle est penchée là, au dessus d'un miroir brisé, cherchant à reconstituer le puzzle ? L'espace d'un instant le doute s'installe, mais l’autre apparaît avec des talons, c'est donc la flamenca ! Les voilà ensemble, en parallèle ou en miroir, en opposition ou en symbiose. Elles se regardent, se frôlent, se repoussent, s'empoignent. S'imitent. Honji très sérieuse s'applique au braceo, Rocio rampe et roule. Mais le plus souvent c'est un dialogue. L'une propose, l'autre rebondit, c'est la même intention que chacune exprime avec son langage spécifique, déjà métissé d'une pointe d'accent de l'autre.

Rocio excelle dans l'exercice périlleux qui consiste à passer avec aisance d'une « subida » flamenquissime à une variation contemporaine. Il semble que ce soit elle qui mène la danse. C'est peut-être dû à la dimension sonore qu'elle est seule à occuper. Avec sa capacité à utiliser toutes les parties de son corps comme éléments rythmiques, remates et escobillas tonitruantes ou caressées imposent sa présence. On retrouve la bailaora dans ses braceos caractéristiques de lâcher prise, la tête inclinée, dans son vocabulaire personnel qui rejoint bien ici leur base commune de danse contemporaine.

Honji véritable « performer » passe de sa gestuelle saccadée aux déhanchés langoureux avec malice et brio. La construction chorégraphique, la scénographie suggestive participent à l'émergence de la personnalité de l'individu Rocio-Honji : l'enfance et ses barrières inconnues, l'adolescence et ses révoltes, les choix que l'adulte défend. L'écho de leur voix soutien le propos « angustia inside … odio que vean a traves de mi vida … I love to be happy » Comme un véritable baile flamenco l'intensité monte progressivement pour terminer en une apothéose de cuivres soul music où Rocio entraîne Honji dans un baile por tangos pour le moins musclé. La pièce est traversée d'images poétiques ou cocasses : les vestales en ascension, les superpositions de silhouettes, la poupée raccourcie, la bête à deux dos et ces ventilateurs comme le souffle créateur de la vie, masses imposantes engendrant la légèreté.

Felahikum est un titre provisoire, choisi pour sa belle sonorité méditerranéenne, ces drôles de dames et leur magicien d' « ose ! » n'ont pas fini de remplir de sens cette bulle d'art et d'émotions. A suivre.


Dolores Triviño, le 23/01/2015

EQUIPE ARTISTIQUE:: Rocio Molina
:: Honji Wang
:: Sébastien Ramirez

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