Ruben Olmo

La tentacion de Poe

© Festival de Jerez/Javier Fergo

Le spectacle de Ruben Olmo est à mon sens la proposition la plus audacieuse du festival de Jerez cette année. Le danseur s'est fondu dans le personnage d'Edgar Allan Poe avec beaucoup de crédibilité pour rejouer la période la plus sombre de la vie du poète américain, offrant un travail d'interprétation digne du conservatoire.

C'est dans un décor sinistre que nous retrouvons Ruben Olmo/Edgar Allan Poe. Vautré torse-nu dans un fauteuil à bascule, les rideaux fermés, avec des bouteilles d'alcool vides qui jonchent le sol à droite de la scène et un mini-bar à gauche... il évoque la déchéance dans laquelle l'a poussé le désespoir de la perte de l'être cher, en l'occurrence sa compagne Virginia. Ruben marche comme un automate alors qu'en fond de scène une horloge géante se dessine en superposition sur les rideaux - en référence à l'horloge du Masque rouge de Poe - et que le rythme lancinant des percussions fait écho à celle-ci, complété par le son strident du violon. L'horloge est un thème récurrent chez les poètes, car elle symbolise la fuite du temps. Qui ne se souvient pas du mythique poème de Baudelaire qui commence par ce vers "Horloge, Dieu Sinistre, effrayant, impassible" ?

Les percussions d'Agustin Diassera et la musique du violon de Bruno Axel sont exceptionnelles, Elles rappellent avec cruauté les secondes qui passent, inexorablement, ominiprésents durant toute la représentation, reproduisant avec réalisme le son de l'horloge.

Ruben est au bord du gouffre. En proie à la mélancolie, puis à l'obsession et aux hallucinations, il sombre dans l'alcool. Des images de sa femme viennent le hanter, et il danse assis sur une chaise tandis que derrière lui défilent en profondeur des mots en anglais. Il y a ensuite la voix off d'Antonio Canales dont Ruben Olmo dit "C'est un artiste tellement immense que je me sens accompagné rien que du fait de l'entendre". Une phrase répétée plusieurs fois, en anglais, français et espagnol "C'est court, c'est fou, rien de plus".

Ruben enfile ensuite une bata de cola noire, se déplaçant de façon très raide, tandis que derrière le rideau on distingue un vol de corbeaux, symbole d'un malheur annoncé. Dans sa bata, Ruben ressemble à un corbeau, et il danse, enfin, une siguiriya interprétée par Juan José Amador, avec des mouvements aux lignes anguleuses. Ruben ramasse les bouteilles qui jonchent le sol. Celles-ci sont en fait reliées entre elles et Ruben se déplace avec ce lourd fardeau comme il le ferait avec de lourdes chaînes, le poids de la condition humaine.

Ruben a également invité les élèves du Centro Andaluz de Danza à partager la scène avec lui pour le tableau "Ciudad". C'est la première fois qu'ils dansent sur scène, mais c'est du baile de haut niveau.

Il finira par se laisser entraîner dans les arcanes de ses songes, voyant revenir Virginia, avant que ne sonne son heure.

Ce soir-là nous étions au théâtre, voire au cinéma, non à un spectacle de flamenco, et cela valait vraiment la peine de s'éloigner du classique cuadro. Avec cette proposition originale et intéressante, on n'est pas loin du chef-d'oeuvre - cet avis ne concerne que moi -, même s'il faut reconnaître qu'il y avait peu de baile.


Flamenco Culture, le 27/02/2015

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EQUIPE ARTISTIQUE:: Baile - Ruben Olmo, Sara Vázquez
:: Cante - Juan José Amador
:: Violon - Bruno Axel
:: Violoncelle - Sancho Almendral
:: Percussions - Agustín Diassera

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