Troisième jour : Vendredi 10 juillet

Carrete

Troisième jour : Vendredi 10 juillet

36 degrés ! on rase les murs, on suffoque sous la tente du village et je n'ose imaginer le calvaire des stagiaires malgré les ventilateurs apportés en urgence.

La fatigue nous susurre que la fin approche, on la balaye d'un coup d'éventail, il reste encore deux belles journées. C'est le temps idéal pour faire la tournée des expositions dans des lieux climatisés. Au donjon Lacataye les sculptures épurées, bronze et aluminium, de David Vaamonde, hommage aux femmes flamencas. Les visages lisses, les mentons rentrés, toute l'énergie émane du buste et circule dans des bras interminables. Sur des plaques de granit noir guitares et danseuses déstructurées s'entrelacent dans un subtil camaïeu de gris, Picasso n'est pas loin. Dans la salle du fond : la vie (surtout) et l’œuvre (pas trop... comme on aurait aimé entendre la voix ...) de Manolo Caracol. Des photos auprès de célébrités, une chronologie bien utile, allez, on engrange encore un peu de culture flamenca !

Un petit tour dans les jardins du musée blancs de soleil entre botanique et sculptures monumentales puis l'ancienne minoterie pour les clichés des élèves de Jean-Louis Duzert pris lors du stage photo de l'année dernière. Chasseurs d'images, guetteurs d'émotions. Le geste juste, le regard éloquent, l'angle de vue insolite, l'éclairage révélateur. Captation de l'éphémère, moments d'éternité. Finalement le silence a du bon, nous voilà régénérés et prêts à affronter la longue attente devant les portes de la salle de spectacle, ce soir la confrontation des générations attire du monde. Les commandos sont organisés, les tables prises d'assaut mais la promesse du plaisir partagé fait circuler un courant bon enfant et la magie du Café Cantante opère encore une fois. Avec l'aide du rebujito, il va sans dire.

Promesas del Flamenco :tenues !

David de Jacoba trône au centre du cuadro, épaulé par son frère Carlos. Il en impose de part son physique et sa maîtrise du chant qu'il amène dans sa sphère de force tranquille. La voix est serrée, écrasée comme peinant à traverser ce corps massif et pourtant sereine et puissante, alors on finit par l'aimer. L'accompagnement de Carlos est discret, minimaliste, en particulier dans la seguiriya qu'il traite comme un fandango, soulignant simplement les fins de tercios. L'effet « réverb » de la sono, au dosage peut-être discutable, confère au chant sa couleur mystique. Antonio Villar et Miguel de la Tolea accompagneront la danse avec bon goût et assurance, ils auraient cependant mérité un espace d'action et un palo plus personnel qu'un mano a mano por bulerias, depuis leurs chaises de palmeros, accompagnés par la frénétique guitare de Kilino Jimenez.

And the winner is : Gema Moneo ! A peine vingt trois ans et un « empaque », une présence phénoménale, bien sûr le pied au plancher, le compteur au maximum mais quelle carrosserie ! Sa danse est fournie, les remates viennent toujours à point en complément de ses propres tercios, une intelligence et un respect du chant peu communs. Buena gitana, buena jerezana, buena Moneo ! Parfois je me demande comment un regard non averti peut percevoir cette furie dansante, cette débauche d'énergie, comme pour sortir de soi même par la fatigue. Pourquoi mettre tant de soin à sa toilette pour la ravager aussitôt par des fouettés de la tête qui envoient valser les peignes et les fleurs et détruisent définitivement l'harmonie graphique des longues franges du châle ? Nous les habitués on aime la complicité avec les chanteurs, les guitaristes, le soniquete du taconeo, les pelliscos et les desplantes qui soulèvent les salves de olés ! alors les visages crispés, la sueur qui colle les cheveux et le souffle court de la performance poussée à l'extrême passent dans le filtre de la aficion. Mais pas trop le temps de réfléchir el Yiyo est là avec son visage d'apache et son corps de jonc de 18 printemps. L'élégance et la retenue dans les déplacements et une mention spéciale pour ses longs cheveux qu'il utilise comme une bata de cola, au retombé à compas, et que, pour notre bonheur visuel, et le confort de ses partenaires de scène il n'a pas préalablement mouillés... Gitano gentleman ! De l'inventivité dans ses taconeos avec des déplacements latéraux et une souplesse digne de Mickael Jackson, une pointe d'humour et l'insolence de la jeunesse, el niño tiene arte !

Toda una vida : Les anciens n'ont pas dit leur dernier mot.

Le plus étonné c'était Carlos de Jacoba, remplaçant au pied levé Miguel Salado, projeté au milieu de cette brochette de cheveux blancs légendaires. Le sourire béat il tournait ses regards tantôt vers les uns tantôt vers les autres et semblait vivre un rêve d'enfant. Dans le public des yeux de gosses brillaient aussi, la soirée promettait d'être mémorable, et elle le fut ! C'est Romerito de Jerez qui démarre par des soleares et Carlos adapte sa guitare à ce phrasé traditionnel et limpide. Pour les bulerias il égraine du pur Jerez puis se lève et part en cancion visiblement aussi heureux d'être là que les spectateurs de l'écouter. Même si Rancapino avait déjà tout donné dans l’après-midi pour la balance, la standing ovation qu'il reçoit à son entrée avant même d'avoir émis un son le remet en selle. La tête en arrière il chante por seguiriyas avec les mains, comme lui seul sait faire et sa voix comble le marché Saint Roch jusqu'au plus petit interstice. Le public ne sait si retenir son souffle ou se répandre en jaleos alors il lui donne l'occasion de s'extérioriser par des malagueñas qu'il porte au paroxisme de la dramatisation. Olé los que saben !Puis la Cañeta s'empare de la scène et du public et en matière de possession elle en connaît un rayon ! Mineras qu'elle enchaîne avec des tangos, elle n'a pas pu se retenir longtemps ! Elle se lève et arpente la scène mêlant chant et danse, il est vrai qu'elle commença comme bailaora. C'est un véritable trésor de déhanchés d'un autre âge et de gouaille malagueña con mucho salero.

Pendant tout ce temps Carrete est resté stoïque, assis dans la pose du flamenco élégant : chapeau, costume trois pièces et canne de patriarche. Sans vouloir lui manquer de respect, je n'imaginais pas ce proche cousin de Ramsès II en action. Hors il bougea. Et pas qu'un peu. Por alegria avec sa canne percussive d'abord, pour nous faire croire qu'il ne pouvait pas taper des pieds. Ses premiers déplacements sont plutôt vacillants mais après un temps de chauffe le pathétique vieillard s'anime, entreprend une escobilla digne de ce nom et donne une leçon de danse. Le voilà fier comme un torero et espiègle comme un gamin. Il va chercher sa chaise et s'assied théâtralement au centre de la scène pour mieux donner un festival de taconeo : une longue séquence avec des variations de tempo et d'intensité à faire pâlir Farruquito lui même. Fabuleux. Le public est encore une fois debout.

Après un mano a mano por fandangos entre Romerito et Rancapino les bulerias finales arrivent déjà et les jeunes reviennent pour partager ce moment avec les anciens. C'est la Cañeta qui s'y colle et pas moyen de la déboulonner. J'y suis j'y reste ! C'est parti pour un second show. « Limosna de amores » de Lola Flores en forme d'hommage, « suenan los timbales » et autres canciones por bulerias, elle est déchaînée et le délire est dans la foule. Contrairement à la veille ce soir personne n'a vu le temps passer et il est difficile de quitter la salle après un tel moment ! On s'égaille cependant dans les rues animées, on va retrouver ces amitiés improbables qui se sont nouées ici au festival au fil des années et qui tissent désormais un réseau à travers l'hexagone et parfois au delà. Des amitiés chevillées et profondes, retrouvailles exubérantes et bonheur de partager la même passion. Un beau vendredi.


Dolorès Triviño, le 10/07/2015

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