Manuel Agujetas

La clé du coeur ( la llave del corazon )

Agujetas

Cet hommage me coûte. J'aurais souhaité ne jamais avoir à l'écrire.

La nouvelle implacable est tombée sur les réseaux sociaux, comme le marteau sur la forge, annoncée à des aficionados incrédules en cet après-midi du 25 décembre 2015. Comme si cette année 2015 n'avait pas déjà été assez difficile, elle nous a enlevé le dernier des mohicans, à la même époque à laquelle un autre cantaor de Jerez, El Torta, avait disparu deux ans plus tôt. On le croyait invincible, mais la maladie a eu raison du plus déraisonnable des cantaores, Manuel Agujetas.

Agujetas était d'après sa biographie, né en 1939 à Rota, mais un mystère opaque plane sur son lieu et sa date de naissance, car son père n'avait pas déclaré la naissance de ses enfants. Agujetas lui-même affirmait être né en 1947 ou 1948, alors que d'autres biographies situent sa venue au monde en 1936. D'après l'ouvrage "De Jerez y sus cantes" de José Maria Castaño, il serait en réalité né à la fin des années 30 à Jerez de la Frontera dans la rue Acebuche, puis aurait vécu à Rota jusqu'à l'adolescence où il serait revenu à Jerez. Il est le fils d'Agujeta el Viejo", lui-même frère d'El Chalao et de Rubichi. C'est dire si les racines du cante d'Agujetas sont ancrées à Jerez. Il passe son enfance et son adolescence à travailler à la forge avec son père qu'il qualifie durement de cantaor pour señoritos, une fonction à laquelle se prêtaient alors quelques cantaores, à "l'époque de la faim", comme la nomme Rancapino. Se faire diriger par un señorito, ou par quiconque, Manuel, lui, ne l'aurait jamais toléré.

Agujetas, qui a hérité son surnom de son père, abandonne son travail à la forge pour se consacrer au cante après l'enregistrement de son premier disque en 1970. Il part chanter à Madrid et dans les festivals et peñas d'Espagne, puis réside pendant une longue période aux Etats-Unis et au Mexique. Il est récompensé en 1977 du Premio Nacional de Cante de la Catedra de Flamencologia de Jerez. Manolo Sanlucar l'accompagne sur ses premiers albums, puis il chante aussi avec la guitare de Parrilla de Jerez, Moraito... Mais ces dernières années c'était toujours le malagueño Antonio Soto qui l'accompagnait.

Son répertoire était plus étendu qu'on ne pouvait le croire, mais il excellait surtout dans les soleares, les siguiriyas et les martinetes. Ses fandangos étaient de grands moments, et parfois il nous régalait aussi d'un tiento, comme ce fut le cas en 2009 à Villejuif. Il laisse derrière lui un héritage discographique de plus de vingt pièces et collaborations, mais le voir sur scène était une expérience unique, incomparable, qui marquait au fer rouge. Ces dernières années nous avions eu la chance de l'écouter sept fois. Sept fois en l'espace de six ans, c'est soit de la chance, soit de la passion. Il y a sans doute un peu des deux. Ce fut à chaque fois un grand rendez-vous, et pour aller écouter le grand Agujetas, il n'y avait pas de demi-mesure. Il fallait être au plus près de l'artiste, quitte à arriver trois heures avant le concert, partir en plein milieu d'un spectacle, voire poser une demi-journée...

On ne peut parler d'Agujetas sans mentionner Carlos Saura et Dominique Abel. Ce sont eux qui ont forgé cette image impressionnante que tout le monde a en mémoire. On disait qu'il avait un sale caractère, qu'il était imprévisible, mais Agujetas était en réalité très accessible. Il avait semble-t-il conservé cette âme d'enfant, pure et innocente, parfois empreinte d'une certaine naiveté. Echaudé par la vie, il savait à qui il accordait sa confiance.

Manuel Agujetas était un homme droit, c'est pour cela que la trahison lui était intolérable. Il mettait un point d'honneur à honorer ses rendez-vous, tant personnels qu'avec son public. Même diminué lors de son dernier concert à la Guarida del Angel le 28 février dernier, il avait souhaité venir pour ceux qui s'étaient déplacés de loin pour l'écouter - il avait même déclaré ce soir-là qu'il était venu chanter pour les étrangers, et non pour les gens de Jerez -, et estimait que c'était honteux que certains spectateurs aient dû assister au récital assis sur le sol. Ce concert qui fut son dernier fut exceptionnel, tant par sa qualité, son intensité, sa durée extraordinairement longue dans un cadre si intimiste, que le contexte, puisqu'il s'était déroulé entre 2h et 4h du matin.

Même s'il était fier des distinctions et hommages en son honneur, comme la statue à son effigie qui fut érigée à Rota en 2013, il n'en demeurait pas moins hermétique à la reconnaissance de la profession. Il n'avait pas besoin d'une llave de oro pour être reconnu, car Agujetas avait, et aura toujours quelque chose de bien plus précieux, la clé du coeur, celle du coeur de tous les aficionados. Il déposait le sien sur scène pour l'offrir au public, et emportait inmanquablement l'âme de son auditoire. Oui, l'âme et le coeur au singulier, car en l'écoutant, ils ne formaient plus qu'un, unis par la même émotion, le même recueillement, touchés au plus profond par les sonidos negros de son echo ancestral qui faisait jaillir le duende. On ne peut séparer l'artiste de l'homme. Son cante était authentique car l'homme était vrai. Légende déjà de son vivant, il laisse un lourd flambeau à ses enfants, Dolorés et Antonio.

Manuel de Los Santos Pastor, "Agujetas", restera à jamais vivant dans nos coeurs, et son image et son cante gravés pour toujours dans notre souvenir.

Manuel s'était retiré loin de la vie moderne à Chipiona avec sa femme japonaise Kanako qui lui était entièrement dévouée. Nos pensées vont vers elle ainsi que la famille de Manuel et ses amis, notamment Miguel Fernandez Garcia, sans qui le concert de la Guarida del Angel n'aurait pas eu lieu, et qui a annoncé ces jours-ci sur les réseaux sociaux qu'une messe en mémoire de Manuel de los Santos Pastor "Agujetas" aura lieu ce vendredi 15 janvier au Couvent de San Francisco Plaza Estevez à 21h à Jerez.


Flamenco Culture, le 12/01/2016

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