José de la Tomasa

Pour chaque moment il y a un cante

Après l'avoir écouté deux années de suite à Mont-de-Marsan, c'est finalement à Nîmes que la rencontre avec José de la Tomasa, descendant de Manuel Torre, s'est transformée en interview. Un grand cantaor mais aussi poète, fervent défenseur du cante de ses ancêtres, qu'Andrés Marin a choisi pour son spectacle "La Pasion segun se mire".


José, deux mots pour te définir ?

Esprit et sang.

Quels sont tes souvenirs d'enfance en rapport avec le flamenco ?

Mes souvenirs sont ceux d'une famille flamenca, où tous étaient cantaores, ma mère, mon père, mon arrière-grand-père, et où l'on mangeait flamenco. Je me souviens du flamenco dans les baptèmes, à Noël, que j'étais toujours en train d'écouter cette musique qui te rentre dans le sang petit à petit. Mon enfance fut très flamenca. Nous étions modestes mais heureux car le cante nous servait à exprimer toutes les peines que nous avions en nous.

Quand as-tu commencé à chanter ?

J'ai commencé à chanter professionnellement en 1970 dans un village de Badajoz qui s'appelle Fuente de Cantos, où est né le grand peintre Zurbarán. Là j'ai commencé à gagner un peu d'argent. Ensuite je suis allé au Concours de Mairena que j'ai eu la chance de gagner. Pour moi c'est un des concours les plus importants sinon le plus important. Et voilà, on est en 2011 et je suis là, sur les scènes de la vie et donnant aux gens le meilleur de moi-même.

Avec ton ascendance, c'était une évidence de devenir cantaor ou tu aurais pu te consacrer à autre chose ?

J'aurais pu être chanteur de musique moderne, de musique soul, car j'adorais cela, j'étais attiré par la musique noire, mais j'avais plus le flamenco dans le sang, et le flamenco est plus grand que tout, plus que toutes les musiques, car c'est une chose que l'on a dans son âme. J'ai aussi été tapissier, mais au bout du compte c'est le flamenco que j'ai choisi et je suis là.

Que préfères-tu chanter ?

Cela dépend des moments. Il y a des moments où tu as envie de chanter une malagueña ou une granaina, des tangos de Triana, mais quand je me sens vraiment bien, j'aime chanter por solea, por siguiriya, j'aime chanter por tona, por buleria... Mais je vais te dire une chose très importante, ce sont les moments. Un cantaor a beaucoup de moments. Pour chaque moment il y a un cante.

Tu n'es pas seulement cantaor mais aussi auteur et compositeur, comment t'es venu l'idée d'écrire ?

Je suis un poète. J'écris mes letras, j'écris aussi des poèmes, des pièces de théâtre pour chanter. Un jour j'ai rencontré un éditeur et j'ai publié mon premier livre "Balcones de la pasion" sur les saetas. Mon second livre "Alma de barco" vient d'être réédité. Et je prépare actuellement un troisième livre de letras flamencas. Car en plus, je dois te dire que la letra flamenca est en train de se perdre. Aujourd'hui les jeunes chantent des letras qui n'ont rien à voir avec le cante que nous faisons nous. Alors je me sers de ces letras car elles me servent en plus d'inspiration dans le cante.

De quels thèmes parlent tes poèmes ?

De la thématique de toute la vie : de l'amour, du désamour. Et surtout de la mère. La mère est toujours présente dans mes letras. J'aime aussi beaucoup mentionner les parfums, je ne saurai expliquer pourquoi mais j'aime les odeurs, les arômes. La prochaine fois j'aimerais t'apporter mon livre, car pour que tu comprennes c'est mieux que tu lises ce que j'écris.

Ton fils Gabriel suit tes traces, que lui as-tu appris ?

Simplement la transmission orale et sanguine. Il a les gênes. Ce qu'il a fait c'est écouter mes disques. Mais il ne m'a jamais dit "Papa, je veux que tu me montres ce cante". Cela me plaît car l'artiste doit se faire lui-même, ne jamais copier personne, même pas son propre père. Il l'a dans le sang.

Le cante tu l'enseignes aussi à la Fondation Cristina Heeren, quelle est ta méthode ?

J'ai été là-bas durant 14 ans. Ma méthode est très simple. C'est rencontrer les gens, essayer de savoir un peu ce qu'ils veulent apprendre, et être un peu philosophe, étudier un peu ce qui leur plaît, ce qui ne leur plaît pas, voir s'il ferment les yeux en chantant, font des mouvements. Je fais une petite étude de la personne, et selon ce que je vois j'enseigne les cantes. Si je vois que c'est une personne avec beaucoup de sensibilité je lui enseigne la solea, la siguiriya, mais il y en a d'autres qui apprennent les alegrias de Cadiz, les tangos, les fandangos. Il faut être un peu psychologue pour savoir ce que les gens cherchent. Aujourd'hui il y a de grands artistes que j'ai eu la chance d'aider un peu comme Argentina, Rocio Marquez, Esperanza Fernandez...je lui ai aussi apporté quelque chose, mais je dis ça avec beaucoup d'humilité, car aujourd'hui c'est une grande. Il y a beaucoup de jeunes qui aujourd'hui vivent du cante un peu grâce à cette aide que je leur ai apporté .

Si tu devais donner un conseil à quelqu'un qui veut apprendre à chanter, quel serait-il ?

Premièrement il y a un mot essentiel qui est l'humilité. Etre humble et prendre conscience que le flamenco surgit de quelque chose de très beau mais aussi très pauvre, avec beaucoup d'humilité. C'est de là que vient la grandeur du cante. Le cante vient du ventre. Et aujourd'hui il y a des jeunes qui deviennent artistes en deux ans et qui vivent un peu comme s'ils étaient Frank Sinatra, sauf que Frank Sinatra il n'y en a qu'un. Il faut être très humble et penser que c'est une belle musique que nous a donné le ciel et qu'il faut la traiter avec beaucoup de tendresse et de respect.

Beaucoup de tes anciens élèves sont aujourd'hui professionnels du cante, est-ce qu'il y en a un/e pour toi qui se démarque ?

Il y a Rocio Bazan qui est une cantaora de Malaga divine. Il y a aussi Laura Vital, Argentina, Rocio Marquez... je pourrai y passer une demi-heure car je crois que plus de deux-cent élèves sont passés par mes cours. Il y a des jeunes qui ont une valeur énorme, mais les organismes officiels ne les aident pas.

Tu as dit que l'on commence à bien chanter à partir de cinquante ans. Pourquoi, il faut avoir vécu pour bien chanter ?

Non, soixante ans ! C'est nécessaire, le fruit a besoin de temps pour mûrir, le vin a une durée de maturation... il faut du temps. Tout a besoin de temps. Lorsque tu es un bon cantaor et que tu arrives à l'âge de soixante ans, tu as cette expérience pour bien chanter, et en plus ton corps à soixante ans fonctionne d'une autre façon qu'à l'âge de trente ans. Tu dois faire plus de place à cerveau, tu ne peux pas y aller n'importe comment, il faut sortir les choses du ventre et de la tête et le faire avec plus de sens.

C'est la première fois que tu viens au Festival de Nîmes ?

Oui, je suis déjà venu chanter trois fois à Nîmes mais c'est la première fois que je viens au festival, et j'espère que ça ne sera pas la dernière.

Sais-tu pourquoi Andrés Marin t'a choisi pour ce spectacle, pour la partie la plus orthodoxe ?

Je pense que c'est une question qu'il faut poser à lui. Ce que je peux te dire c'est que je suis ravi de travailler avec Andrés, premièrement en tant qu'être humain car c'est une personne exquise, et ensuite en tant qu'artiste car il m'a donné dans le spectacle la place qu'il pense que je mérite.

Penses-tu que le cante doit évoluer ou rester orthodoxe ?

Crois-tu que Mozart, Chopin, Beethoven, Jean Sebastien Bach peuvent évoluer ? C'est intouchable. Il y a des choses intouchables. Il y a des choses qui peuvent évoluer sur ces cantes, mais les cantes de base qui sont là et qui ont coûté tant d'efforts à créer et à nuancer, je pense que nous devrions les respecter comme la musique classique. Après il y a une autre partie du flamenco où l'on peut faire des apportations et je la respecte. De toute façon, le cante n'est pas statique. La solea je peux la faire à chaque fois de façon différente car mon corps change chaque jour. Alors je lui apporte des choses, ce n'est pas comme un lac, l'eau bouge toujours. Il y a des cantaores qui peuvent recréer ces cantes, mais toujours en respectant les canons.

Certains disent qu'il y a des cantaores qui imitent et n'ont pas leur propre personnalité, qu'en penses-tu ?

Oui, aujourd'hui on imite beaucoup. Avant on devait écouter les autres cantaores pour apprendre, il n'y avait que la mémoire auditive. Maintenant les jeunes ont du matériel technique merveilleux, alors ce qu'ils font c'est imiter les disques, et ça c'est dangereux. Ce sont des gens avec une gorge prodigieuse mais ce qu'ils font c'est faire une imitation.

Aujourd'hui on dirait que les programmateurs de flamenco ont oublié les anciens cantaores... ils font venir beaucoup de jeunes artistes, comment le vis-tu ?

J'espère que tu ne dis pas "ancien" pour moi ! Mais tu as entièrement raison. Maintenant que le flamenco est patrimoine de l'humanité il faut l'aider et voir les déficiences qu'il a. Et la première déficience est que des cantaores d'un certain âge travaillent à peine et n'ont pas de paye, ils n'ont rien. Pour commencer il faut soigner le patrimoine, du marketing et de cette maladie qui est le laisser-aller. Et travailler avec plus d'équité, qu'un cantaor ne fasse pas cent choses, et un autre avec la même valeur artistique seulement deux. Les entités culturelles doivent s'occuper de cela et être un peu plus justes pour tous.

Vis-tu du flamenco ?

Le flamenco vit de moi, si je gagne 3 les autres gagnent 8. C'est le seul moyen que j'ai pour vivre, et je te remercie d'avoir posé cette question.


Flamenco Culture, le 14/01/2011

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