Maria Luisa Sotoca

En toute sincérité

Du 16 au 22 mai, Toulouse accueille la 10e édition de son Festival flamenco. Rencontre avec Maria Luisa Sotoca, directrice artistique de cet événement majeur de la scène flamenca de la Ville rose.

©photo Fabien Ferrer

Le festival flamenco de Toulouse fête 10 ans cette année : quel bilan faites-vous lorsque vous regardez en arrière ?

Malgré les inquiétudes que nous avons par rapport aux aides financières et à l'aube de la 10° édition du Festival flamenco de Toulouse, je peux dire que le bilan est positif en terme de fréquentation. Je suis fière du travail accompli. C'est une belle aventure, mais extraordinairement complexe à mener, plus qu'on ne peut l'imaginer de l'extérieur. C'est un défi permanent. Je pense qu'un projet artistique vit toujours avec des contraintes. Malgré tout cela, je pense qu'on va atteindre l'objectif que l'on s'est fixé, à savoir, afficher complet à chaque spectacle. D'une année sur l'autre, je constate que le public honore le festival par sa présence et son soutien et il en redemande. C'est d'ailleurs pour cela que nous avons créé en novembre 2010 "l'entre deux festivals flamenco de Toulouse".

Un événement particulier marquera-t-il cet anniversaire ?

En effet, nous avions prévu de faire venir à Toulouse un grand nom du flamenco dont je ne dévoilerais pas l'identité, mais des difficultés contractuelles avec l'agent espagnol ne l'ont pas permis. Ce n'est que partie remise. La programmation ne va pas en pâtir car je présente un magnifique spectacle de danse flamenca, qui a connu un grand succès à la dernière biennale flamenco de Séville, pour la clôture du festival dans notre salle fétiche de la Halle aux Grains le 21 mai 2011.

Est-ce difficile de mener à bien un festival de qualité, année après année ?

Malgré une couverture médiatique limitée par la faiblesse des moyens financiers alloués, le Festival flamenco de Toulouse a développé chaque année des programmations de qualité avec la venue d'artistes tels que José Mercé, El Agujetas, La Paquera de Jerez ou encore Miguel Poveda et Rocio Molina bien avant qu'ils n'aient la notoriété qu'ils ont aujourd'hui.

Je n'ai eu de cesse de remplir des missions qui étaient primordiales pour moi : diffuser de la qualité pour tous, pratiquer une politique tarifaire attractive, aller à la rencontre des individus éloignés de l'offre culturelle, contribuer à la formation des publics, valoriser la scène locale, développer et travailler sur des partenariats durables, provoquer la rencontre et l'émotion entre les artistes et le public.

Le festival flamenco de Toulouse, c'est aussi un projet artistique et culturel populaire. Cet événement résulte d'un travail mené avec nos différents partenaires (l’Espace Croix Baragnon, le Centre d'animation socio-culturel Henri-Desbals, la Casa de España...) dans le seul but de fédérer et rassembler tous les publics au-delà d'un noyau local ou régional, dépassant les frontières de Midi-Pyrénées. Cette année nous avons ainsi des groupes d'élèves de deux associations flamencas qui feront le déplacement, originaires de Nantes et du Nord de la France.

Vous tentez à chaque fois de proposer au public des jeunes artistes qui commencent à faire parler d'eux : comment les choisissez-vous ? Comment se déroule ce travail de l'ombre que vous accomplissez pour préparer un nouveau festival ?

Effectivement je pense qu'une des priorités pour un programmateur est de mettre en lumière des nouveaux talents en leur donnant la possibilité de se produire dans de belles salles et en leur permettant de bénéficier d'une communication efficace ; le cœur de mon travail est de m'adresser à la curiosité des publics.

Le festival doit servir de tremplin pour ouvrir les portes du marché français à la nouvelle génération flamenca que l'on voit peu en France et qui mérite d'être connue.

J'achète et écoute toutes les nouveautés, j'ai des liens étroits avec certaines maisons de disque qui m'envoient aussi des supports d'écoute, j'ai tissé des relations avec certains artistes qui m'adressent la présentation de leurs dernières créations. Je vais régulièrement à Madrid, Barcelone mais aussi à Séville et Jerez. Cette année, j'ai profité d'une courte visite familiale à Londres pour me rendre au festival flamenco londonien.

Les idées ne manquent pas, le flamenco est une musique riche qui n'a de cesse d'évoluer, avec un vivier d'artistes incroyables. Mais avant tout, je m'efforce de présenter une programmation cohérente.

Quel appui institutionnel avez-vous ?

Nous bénéficions essentiellement de l'appui de la Ville de Toulouse, et à un degré moindre du Conseil régional Midi-Pyrénées et du Conseil général de Haute-Garonne. Mais nous sommes loin des aides accordées à d'autres festivals du même genre en France. De plus, tout le monde sait que les cachets des artistes de flamenco sont élevés et les coûts de production pour un spectacle à la halle aux grains approchent parfois les 50 000 euros, ce qui est très au-dessus du total de subventions qui nous sont allouées.

Quel public participe au festival ?

Nous pouvons compter sur le soutien des différentes associations et écoles de flamenco ce qui représente un grand potentiel en terme de public car Toulouse est la ville qui compte le plus d'académies en France. Nous avons aussi les curieux, les néophytes, les aficionados, le public influencé par la presse, les personnes accompagnées par des amis, d'autres viennent pour la première fois et reviennent l'année d'après, mais un grand nombre nous suit depuis la première édition confiant en la qualité de notre programmation. En France, il y a un public pour l'art flamenco et qui se déplace facilement. Pour ma part dès que je le peux je me rends à Nîmes, Mont-de-Marsan, Paris, Lyon. A dire vrai, je pense qu'il n'y a pas de profil unique pour parler du public.

Cette année, la chanteuse Encarna Anillo se produira : parlez-nous de son récital...

Encarna me confiait récemment qu'être une cantaora implique de grandes responsabilités car elle se doit d'être l'écho des grands maîtres du cante. C'est une cantaora qui ne s'économise pas sur scène, qui se donne totalement corps et âme au public. Ces récitals sont l'occasion d'écouter un flamenco puro et classique, mais avec toute la fraîcheur d'une jeune femme de 27 ans. Elle offre au public ce que son coeur renferme, avec une fragilité et une émotion à fleur de peau. Il faut venir l'écouter le 18 mai à Toulouse au centre d'animation socio-culturel Henri Desbals et pour ceux qui ne pourront être présents je conseille son album produit par Miguel Poveda en personne.

Une autre jeune chanteuse est programmée : Rocio Marquez. Vous dites qu'elle représente une nouvelle ère dans le flamenco : qu'entendez-vous par là ?

C'est une expression que j'ai utilisé pour présenter Rocio Marquez, mais que j'aurais pu employer également pour Encarna Anillo. Ce que je veux dire, c'est qu'aujourd'hui le niveau technique général est très élevé. La jeunesse actuelle a une grande maîtrise et une connaissance du flamenco et certains artistes sortent du lot grâce à leur créativité et leur interprétation. C'est le cas de ces deux jeunes interprètes féminines.

Chaque année, vous essayez également de proposer une soirée avec des artistes français : Kiko Ruiz donnera un récital de guitare à l'Institut Cervantès. Quel est l'état actuel du flamenco en France ?

Je ne fais pas partie de ceux qui croient que le bon flamenco peut se voir et s'écouter uniquement en Espagne et qu'il faut franchir les Pyrénées pour avoir de la qualité. Il y a de vrais talents en France.

Aujourd'hui, il existe une brochette d'artistes français qui mérite de partager l'affiche avec les artistes espagnols. Prenez l'exemple du guitariste Kiko Ruiz il est brillant, inventif, passionné, sa musique vous transporte et laisse flotter votre esprit. Une danseuse que j'admire pour son parcours professionnel c'est Estefania Suissa que j'ai programmée l'année dernière et que je vais aller revoir prochainement à l'occasion de la première de sa nouvelle création "Eau de flamenco". Elle possède une rare capacité de travail et de concentration. Estefania est "habitée" par un souci de perfection. Son zapateado est impressionnant de force et d'expression !


Delphine Fabius, le 27/03/2011


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