Leilah Broukhim

Le flamenco est universel

Nous suivons l'évolution de la superbe danseuse Leilah Broukhim depuis quelques années. En octobre dernier, la bailaora annonçait la première de sa création "Dejando Huellas" à New York. Un travail très intéressant qui nous a donné envie de mieux connaître cette artiste au tempérament et au baile explosifs.

Leilah Broukhim

©Paco Garcia / Pacolega

Leilah, si tu devais te définir par deux adjectifs, quels seraient-ils ?

Loyale et viscérale.

Tes parents sont iraniens mais tu as vécu aux Etats-Unis et en Espagne, combien de langues parles-tu ?

Je parle cinq langues : anglais, espagnol, français, perse et allemand.

Il y a des artistes dans ta famille ?

Oui, ma mère est artiste peintre (ses oeuvres font partie de mon nouveau projet) et mon père est depuis toujours passionné par l'art, et maintenant il fait de la photo. Ma soeur est actrice.

Comment as-tu découvert le flamenco ?

Mon professeur d'espagnol au lycée, Mme Graimprey, nous avait emmenés au City Center à New York pour voir le Ballet National d'Espagne. Lola Greco interpretait "Medea", impressionnant.

Que représente pour toi le flamenco ?

Le flamenco est ma façon de m'exprimer, de me défouler, de me lancer, de me discipliner, de créer, de rêver... Mais cela représente aussi quelque chose d'universel, car il transmet l'amour, la souffrance, la vie, surtout dans le cante. J'ai de la chance de l'avoir découvert, mais c'est une découverte sans fin...

On dit souvent qu'il y a des origines juives dans le flamenco, quelles sont-elles exactement ?

Il y a plusieurs théories. L'une d'elles est qu'après l'expulsion des juifs d'Espagne à la fin du 15ème siècle, ceux qui restèrent et durent se convertir ne pouvaient plus prier à voix haute et cela donna lieu au "quejío" flamenco. Et c'est vrai que le cante flamenco rappelle parfois le chant religieux juif. Beaucoup disent que le flamenco est devenu la voix de protestation de ceux qui étaient socialement marginalisés à cette époque. Paco de Lucia lui-même dit qu'il a découvert des partitions sépharades où il s'est rendu compte de la grande influence de cette musique sur le flamenco.

Ressens-tu des similitudes entre ta culture d'origine et celle des gitans, le fait par exemple d'être des exilés ?

flamenco-culture.comCe que je ressens et ce que j'ai vu de commun entre les juifs et les gitans est surtout le sentiment d'union familiale, le respect donné aux aînés, à leurs expériences, et l'importance de la tradition. Cela peut venir du fait que les deux cultures furent exilées et durent rester unies pour survivre.

Qu'as-tu ressenti la première fois que tu es allée en Andalousie ?

Uffff, beaucoup de choses. Quand je suis allée à Séville pour la première c'était lors de la Biennale de l'an 2000. L'ambiance était merveilleuse. En plus de la beauté de la ville qui m'entourait, je suis allée voir tous les spectacles, j'ai suivi des cours, j'ai connu des personnes du monde entier, j'ai mangé incroyablement et je suis tombée amoureuse.

Quel style préfères-tu dans le flamenco ?

J'ai toujours préféré et me suis toujours identifiée au style de flamenco le plus "puro", le plus traditionnel, car c'est le style qui me vient naturellement. Mais maintenant (tard) je suis en train de découvrir le monde de la danse espagnole et cela me fascine. J'étudie le classique espagnol et je pense que tout le monde, surtout nous qui venons d'ailleurs, devrait passer par là, car en plus je vois au jour le jour la façon dont cela enrichit mon baile.

Ton baile a beaucoup de caractère, correspond-il à ta personnalité ?

Eh bien oui, je pense que l'on danse comme on est et en fonction des expériences que nous avons vécues. Je vis la vie avec beaucoup de passion, alors je danse avec beaucoup de passion, c'est ainsi que je le ressens. Mais j'essaye aussi de me contrôler, avec le temps qui passe j'apprends à me maîtriser, à ne pas toujours faire les choses avec tant de force. La passion est un élement très important, presque vital, mais il faut savoir la doser...

Tu es l'une des rares bailaoras non-espagnoles à être reconnue en Espagne, comment en es-tu arrivée là ? A force de volonté, de travail ? Quand t'es-tu dit "Je veux être danseuse de flamenco" ?

Je suis là car personne ne m'a encore dit "C'est bon, maintenant rentre chez toi !". Non, je plaisante. Je suis quelqu'un qui en général a les idées claires. Quand je suis venue en Espagne, ce n'était pas avec l'idée "Je veux être danseuse de flamenco" mais "Je veux apprendre le flamenco" et ensuite c'est devenu "Je veux tout apprendre sur le flamenco et danser du mieux que je peux". Et me voila, en train de continuer mon apprentissage. Mais ça oui, au prix de beaucoup d'efforts, beaucoup de travail, beaucoup d'envie, et en gardant toujours ma propre identité.

As-tu un modèle ?

Mes parents et ma soeur.

Tu as travaillé dans des tablaos très connus, que t'a apporté cette expérience ?

Je crois que le tablao est l'endroit où l'on apprend le plus et où l'on se découvre le plus en dansant quotidiennement. J'avais travaillé dans divers tablaos, mais c'est lorsque je suis entrée au Cordobés à Barcelone en 2005 durant quatre mois, sept jours par semaine, parfois avec trois passages par jour que j'ai vraiment appris. En écoutant des letras nouvelles tous les jours, en faisant les palmas, en cohabitant avec les compagnons... J'ai progressé énormément et cela m'a donné des bases solides pour continuer.

Dans "Dejando Huellas", ton nouveau spectacle en cours de création, tu réalises un voyage dans l'histoire sépharade, incarnant un personnage qui, cinq siècles après l'expulsion des juifs, revient vivre en Espagne. Tu vis actuellement à Madrid, c'est donc un spectacle autobiographique ?

flamenco-culture.comLe personnage de "Dejando Huellas" est trois femmes distinctes mais qui font partie d'une même femme. Elles sont liées par un même passé et un même chemin. L'oeuvre raconte l'histoire de mes ancêtres et se termine avec l'arrivée de la femme (et cela reflète mon arrivée) en Espagne, qui est aussi le retour sur sa terre, fermant ainsi la boucle.

Cette création est très riche musicalement car il y a de la musique perse, du ladino, du flamenco... comment les musiciens flamencos se sont-ils adaptés ? par exemple Saray Muñoz chante en ladino...

Les musiciens se sont très bien adaptés et se sont beaucoup investis dans le processus de création de ce projet. Je pense que c'est parce qu'il existe un langage commun, un langage musical, et parce que le spectacle a une forte dimension culturelle. Saray chante une chanson en ladino, mais la langue ressemble beaucoup au castellano et les sons sont très semblables au flamenco. De plus la letra parle de l'amour d'une mère, qui est quelque chose d'universel. C'est très joli aussi de voir intéragir les musiciens flamenco avec Bahram Ji, le musicien iranien de l'oeuvre. Ils ne parlent pas la même langue mais communiquent à travers la musique et le rythme, et tout est très fluide.

Aujourd'hui tu as posé tes valises à Madrid, as-tu l'impression d'être rentrée "chez toi", vas-tu y rester ?

Je dois dire que je me sens très bien en Espagne et j'aime la façon de vivre et le rythme de la vie ici. J'ai grandi à New York, où les choses vont très vite et où parfois on n'a pas le temps de respirer, même si cela en fait aussi une ville aussi diverse et complète. Mais je ne sais pas encore si je veux vivre aussi loin de ma famille, c'est ce qui me coûte le plus.

Quand aurons-nous la chance de voir "Dejando Huellas" ?

Nous étrennons le spectacle le 30 juin au Festival de Culture Juive de Cracovie, et le 6 novembre nous nous produirons au Musée d'Art et d'Histoire du Judaïsme de Paris.

Quel est ton meilleur souvenir ?

Dans le flamenco, danser au Festival Flamenco Pa'tos et partager les loges avec Eva la Yerbabuena, Carmen Linares et Marina Heredia. En général, un coucher de soleil magique sur la isla de Formentera.

Un rêve ?

Dans le flamenco, danser sur scène avec Farruquito. En général, un jour être une bonne mère.

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©Miquele Pascual

Cette interview est dédiée à Angel Lacalle qui avait programmé Leilah aux Jornadas de la Fortuna en décembre 2010.


Flamenco Culture, le 09/06/2011

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