Sandrine Rabassa

Le public d'Arte Flamenco mérite le meilleur

Intéressante et touchante rencontre avec la directrice artistique du Festival Arte Flamenco de Mont-de-Marsan qui nous parle de son parcours et du festival.


Sandrine tu es la nouvelle directrice artistique du Festival Arte Flamenco, c'est la deuxième année maintenant, je sais que tu es d'origine espagnole, mais peux-tu me raconter un peu ton parcours ?

Effectivement je suis d'origine espagnole, mon grand-père est andalou et ma grand-mère est originaire de Castille. Je suis une petite fille d'immigrés espagnols et lorsque mon grand-père est parti d'Espagne forcément comme beaucoup d'immigrés il a emporté avec lui toutes ces valeurs et tout l'art que pouvait avoir sa région natale, dont le flamenco. Mes grands-parents se sont beaucoup beaucoup occupés de moi quand j'étais petite, jusqu'à même très grande, donc j'ai été bercée par le flamenco depuis le plus jeune âge, soit par des nanas, des berceuses que me chantait ma grand-mère, soit par un petit trajet pour m'emmener à l'école où mon grand-père me mettait des cassettes de flamenco, alors j'ai l'impression d'avoir toujours entendu du flamenco. Donc forcément après c'était tellement facile de s'essayer à la danse quand on a déjà la musique dans son coeur, que je me suis mise à prendre des cours avec notamment La Morita à Toulouse.

Ensuite à la mort de mes grands-parents j'ai voulu aller vivre à Séville pour justement me rapprocher de leurs racines, parce que c'est aussi ça le flamenco, c'est se rappeler des racines pour savoir où l'on va. Donc je suis allée à Séville, j'ai pris des cours de danse avec José Galvan pendant deux ans, et je faisais vraiment partie de l'académie car il m'avait même confié l'enseignement de cours de sévillanes flamencas aux enfants en échange de cours gratuits pour moi, ce que j'ai fait avec plaisir. Ensuite, le flamenco est un monde à lui tout seul et un petit monde aussi alors quand on a la chance de pouvoir y rentrer et d'avoir un pied dedans c'est plus facile de mettre le deuxième, et donc de rencontres en rencontres j'ai été intégrée dans ce monde, notamment avec les artistes depuis plus de quinze ans, qui m'ont vraiment pris dans leur famille, en particulier une famille gitane qui m'a beaucoup protégée, m'a beaucoup orientée, m'a beaucoup appris... Pas ce que l'on peut apprendre dans des livres, le flamenco c'est la transmission orale, c'est la transmission de valeurs surtout, donc j'ai énormément appris d'eux, et il ont eu la générosité aussi de me livrer des pistes pour que je vive au mieux dans le monde du flamenco.

Tout ça m'a ammenée ici, pour pouvoir faire la transition entre les non-flamencos et leur monde à eux. Cette capacité à faire le lien a fait qu'il a semblé évident aux organisateurs du Festival de Mont-de-Marsan que je sois la directrice du festival pour mes connaissances du flamenco, et pour mes connaissances du milieu du flamenco, ce qui est encore autre chose.

Tu as des origines gitanes aussi, j'ai lu qu'il y avait des Montoya dans ta famille...

Ma mère s'appelle Montoya. Donc il paraît que oui. On a cherché à savoir très récemment, je n'avais jamais percuté en fait, c'est assez curieux. Malheureusement quand une de mes tantes en Espagne est décédée, qui était donc une Montoya, lors d'un repas ils plaisantaient en disant "Ah ça on sait pourquoi tu aimes le flamenco toi !". Donc mes cousines plaisantaient, et je leur ai demandé "Mais pourquoi vous plaisantez ?" et elles m'ont répondu "Mais qu'est-ce que tu crois, Montoya, tu crois que ça vient d'où ?". Alors j'ai dit "Mais non, c'est pas possible". Alors une tante est allée me chercher une photo très très ancienne, et j'ai découvert que j'avais une arrière-arrière grand-mère qui est gitane 100%, mais bon c'est très loin. Mais de toute façon ce n'est pas une garantie, il y a des gitans non flamencos et des flamencos non gitans. Mais effectivement les personnes qui me connaissent se sont amusées à faire un petit lien entre mon nom de famille du côté de ma mère et ma passion pour le flamenco.

Que faisais-tu avant de te consacrer au flamenco ?

J'étais mariée. En fait c'est très flamenco, on arrête le flamenco pour se marier et faire des enfants. Donc j'ai tout arrêté pour suivre celui qui est maintenant mon ex-mari. Je l'ai suivi à Londres puisqu'il travaillait là-bas et j'ai arrêté le flamenco. J'ai tout de mème continué la partie direction artistique si on peut dire puisque j'ai été le bras droit de Javier Puga pendant dix ans quand-même. J'étais donc quand-même au Festival de Mont-de-Marsan, mais effectivement je ne pratiquais plus. J'ai toujours gardé la coordination artistique du festival où que je sois, quel que soit mon lieu de résidence, et bien évidemment lorsqu'on m'a proposé de prendre le relais de Javier j'ai accepté parce que c'est aussi ma vie le flamenco et le Festival de Mont-de-Marsan.

Comment construit-on une programmation pour un festival comme Arte Flamenco ? Est-ce que l'amitié rentre en ligne de compte ?

Alors c'est ça le plus difficile. Surtout à ma place où effectivement j'ai des liens qui ne sont pas que professionnels avec eux puisqu'il y en a qui sont vraiment des personnes qui font partie de ma famille, qui m'ont vue me marier, qui m'ont vue enceinte, qui m'ont vue pleurer, qui m'ont vue rire, donc ce sont des personnes effectivement au delà du professionnel très proches de moi. Et justement comme ils sont très proches de moi ils savent que je ne me servirai pas de ça pour les programmer. Parce que comme eux le disent entre eux je ne suis pas quelqu'un qui dit à moitié oui à moitié non, ou c'est tout oui ou c'est tout non, donc quand je dis que c'est possible c'est possible, et quand ça ne l'est pas on n'essaye même pas de me persuader parce que ça veut dire que ça ne l'est vraiment pas du tout. Lorsque je sais que je peux faire des spectacles et qu'il y a une cohérence artistique dans ma ligne de direction c'est sans souci, mais ce n'est pas plus un ami qu'une personne qui n'est pas amie avec moi qui va venir au Festival de Mont-de-Marsan, parce que sinon ça voudrait dire que je ne suis pas intègre, et ça ce n'est pas possible.

Je crois que ça a été difficile cette année de faire des choix...

Oui, ça a été difficile mais je crois que tout le monde est assez heureux de la programmation parce que visiblement elle convient à tous les publics, à tous les goûts.

La programmation cette année est exceptionnelle, as-tu un coup de coeur parmi tous les artistes ?

La programmation est assez complète, je l'ai pensée comme ça, en essayant de me mettre à la place du public et que tout le monde soit satisfait, les amateurs, les connaisseurs, les personnes pas forcément sensibles au flamenco, et que tout le monde puisse apprécier, qu'il y en ait pour tous les goûts, du moderne, du traditionnel, donc effectivement ça a été ma préoccupation pour cette programmation.

Et ensuite mon coup de coeur, j'ai du mal, j'ai le coeur qui justement se serre tous les soirs donc je ne vois pas trop comment isoler un coup de coeur. Si peut-être un coup de coeur pour Anabel Valencia, qui m'a vraiment beaucoup touchée à la Biennale. Les autres je les adore et je suis sûre que ce sera génial, mais Anabel c'est la première fois vraiment qu'elle se présente sur une scène comme celle de notre festival où les plus grands sont passés, pour elle c'est très très important, et j'avoue que je lui souhaite vraiment de réussir, parce que je pense que c'est une voix puissante et un espoir du flamenco.

flamenco-culture.comEt après Agujetas pour moi est un spectacle que j'attends, que tout le monde attend, et d'ailleurs même Anabel elle-même était en train de me demander si on ne pouvait pas repousser son vol parce qu'elle ne voulait pas louper ça ! Parce qu'effectivement c'est un monstre sacré du flamenco, on pourrait dire que c'est le dernier des mohicans, parce qu'il le dit lui-même, depuis que Chocolate est mort, au niveau des anciens ils ne sont plus très nombreux. Et comme on le sait dans le flamenco il y a toujours un certain respect des anciens, et qu'il clôture le festival pour moi c'était très important, que le dernier mot ce soit lui qui l'ait, après toute cette semaine qu'on aura passée, qu'on ait vu du moderne, de l'avant-gardisme, du traditionnel, mais qu'on revienne sur les origines du flamenco, c'est-à-dire la pureza, le jondo, me semble essentiel, car tout est parti de là. Donc, qui mieux qu'Agujetas aujourd'hui ? Et des personnes viennent de la France entière pour ce moment là. Nous voulions ce spectacle gratuit car nous savons que le festival a un gros succès, que les places se vendent très rapidement et honnêtement nous voulions offrir au public un spectacle gratuit, car c'est ça qui fait avancer les choses dans l'art, c'est ça qui fait connaître le flamenco à un plus large public, et surtout il n'y a pas de différence entre les riches, les pauvres, les gens qui ont les moyens de se payer vite des entrées, ceux qui ont Internet, pas Internet, tout le monde est au même niveau, et tout le monde justement pourra apprécier le niveau d'Agujetas qui sera là pour tous.

Je vais me faire porte-parole des stagiaires, en fait beaucoup trouvent que les niveaux sont très hétérogènes, est-ce qu'il n'y aurait pas moyen pour l'an prochain de penser à une grille d'évaluation du véritable niveau des stagiaires ?

Le problème c'est que les stagiaires doivent savoir où ils en sont, sincèrement c'est ça surtout la clé du problème, c'est qu'au niveau des inscriptions les stagiaires ne doivent pas non plus se surestimer. Personnellement j'ai pris des cours avec José Galvan qui m'a toujours dit que c'était pas plus mal d'être à la rue, que l'on apprend quand-même lorsque l'on rame, car on est déjà dans l'anticipation de ce qui nous reste à faire comme chemin, et donc même si on a l'impression de ne pas y arriver, que ce soit dur etc... notre inconscient artistique capte des choses et va nous permettre de les faire plus rapidement, contrairement à ce que l'on peut croire. Parce que du punta-tacon on peut en faire toute l'année dans des académies de danse, tous les mardi soir, tous les mercredi soir. Pendant les stages, ça se joue en une semaine, on ne peut pas passer du temps là-dessus, où alors il faut s'inscrire en cours de technique. Mais très sincèrement quand on s'inscrit dans un cours on doit savoir à quel niveau on se situe. Mais il faut vraiment que ça vienne des stagiaires de s'auto-évaluer. L'important c'est de s'accrocher. On ne doit pas lâcher. Après on tape moins fort forcément, pour ne pas être fuera del compas, mais il faut essayer, essayer, essayer.

C'était la première fois qu'il y avait un stage de cante, pourquoi avoir choisi Arcangel ?

flamenco-culture.comSi j'ai choisi Arcangel ce n'est pas non plus par hasard, c'est parce que je voulais aussi marquer très fort en disant "voilà, on ouvre le cante avec 'le top du top'". Et surtout je sais qu'il donne beaucoup de cours en Espagne, pratiquement tous les jours, il a une académie où des personnes prennent des cours avec lui, et juste être en sa présence, l'entendre, là aussi l'insconscient artistique travaille, même si on n'y arrive pas, parce qu'on ne peut pas y arriver en trois jours c'est évident, mais on assimile énormément de choses. Il faut vraiment faire attention à son inconscient artistique, je crois énormément à ça.

Quel est le bilan du festival jusqu'à aujourd'hui ?

Je ne me risquerai pas à faire un bilan global car comme tous les flamencos je suis très superstitieuse. Il est pour l'instant très positif, je n'ai eu que de bons échos. Je prends aussi toujours en compte ce qu'on me dit comme par exemple là sur la grille d'évaluation pour les stages. Lorsque je peux je fais. Jusque là le bilan est positif. Les gens me remercient pour la programmation quand je passe dans la rue, donc je suis vraiment touchée. J'ai pleuré déjà plusieurs fois pendant des spectacles. J'ai été touchée par exemple par ce que nous a offert Israel hier soir, j'ai été touchée par David Lagos, j'ai été touchée par des moments au delà de l'artistique très forts, donc c'est très positif tout ça.

Ndlr : le lendemain de l'interview, Sandrine a aussi été particulièrement touchée par le concert de Dorantes et Esperanza Fernandez, notamment par l'interprétation du Gelem Gelem, l'hymne international des gitans.

Quels sont tes projets après le festival ?

Des vacances, un petit peu quand-même. Et après mon autre travail que je vais reprendre puisqu'on m'attend aussi à Paris, je travaille une semaine par mois à Paris donc je suis attendue aussi pour mon autre facette, beaucoup moins artistique, beaucoup plus pratique. Et ensuite je suis déjà sur la préparation de la programmation de l'année prochaine, je l'ai déjà presque clôturée. Je sais déjà aussi qu'en 2013 je ferai certaines choses, donc je ne commence pas à réfléchir aux éditions suivantes quand s'arrête ce festival, je suis déjà en train de travailler, et je me sers de ce festival justement pout réfléchir à la programmation d'après. Vous verrez l'année prochaine !

As-tu d'autres passions à part le flamenco ?

Mon fils et mon métier. Le flamenco ce n'est pas mon métier, ce n'est pas un hobbie non plus, c'est une passion, c'est ma vie. Bien sûr que je suis payée pour faire ce que je fais, parce que c'est du travail, je travaille des jours, même des nuits à construire ou penser à la programmation. Et il paraît justement que chaque travail a une valeur. Mais j'avoue que je ne l'assimile pas comme ça, parce que quoi qu'il arrive ça fera toujours partie de moi. J'ai étudié, je suis allée à l'Université, mais le flamenco je l'ai vécu.

En dehors tu festival, à quoi te dédies-tu ?

Alors j'ai un autre métier. J'ai été instit pour enfants autistes à Londres en 2002 quand je vivais à Londres. Je ne le suis plus, j'ai repris mes études, et maintenant je suis comportementaliste et donne des formations en analyse comportementale et analyse systémique. Bien sûr j'ai toujours gardé dans mon coeur ma formation d'origine qui était donc instit pour enfants autistes, d'où mon intérêt que le flamenco soit accessible à tous. Déjà nous l'avons fait pour les enfants en l'ouvrant à un plus large public, pas seulement à des spécialistes du flamenco, eh bien je voudrais aller encore plus loin et pouvoir éventuellement faire en sorte que des personnes ayant des difficultés pour appréhender l'art flamenco puissent le découvrir à Mont-de-Marsan. Donc je suis en train de réfléchir sur des projets de spectacles.

Quel pourcentage de ton temps consacres-tu au festival ?

Je travaille tous les jours sur le festival normalement. Je ne sais plus qui disait lors des conférences de presse : "on naît flamenco, on se réveille flamenco, on se couche flamenco". C'est impossible pour moi de ne pas penser au festival tous les jours, toute l'année. Donc ça veut dire penser, ça veut dire écrire, prendre des notes sur ce qu'il faut améliorer. Cette année par exemple j'ai la chance d'avoir une assistante qui note les nouvelles idées ou les choses à rectifier pour s'améliorer l'année prochaine, parce que c'est ça aussi être directrice artistique, c'est se dire "C'est super ce que l'on fait, mais on peut toujours faire mieux ou différemment", donc il faut toujours réfléchir à la bonne formule, et j'ai une assistance merveilleuse qui prend vite des notes sur des détails, car ce qui fait l'excellence de quelque chose ce sont les détails je crois. Et le public d'Arte Flamenco mérite le meilleur.

Tu es maman d'un petit Soleiman, commence-t-il à écouter du flamenco ?

flamenco-culture.comIl en écoute depuis qu'il est dans mon ventre. Quand j'étais enceinte, il y a une anecdote très drôle. J'étais donc là pendant le festival enceinte, et je dis à Bobote pendant un spectacle "Oulala il donne beaucoup de coups de pieds !". Il donnait anormalement des coups de pieds. C'était un enfant très calme, il l'est encore aujourd'hui, mais là tout d'un coup il tappait vraiment. Mes amis très proches étaient autour de moi. Il y avait Eugenio Iglesias, Bobote, Juan de Los Reyes et Juan José Amador. Et c'était très émouvant car ils ont tous posé leurs mains sur mon ventre, et il y en a un qui a dit en rigolant "Et en plus il est a compas !", et Bobote qui rajoute "Il va sortir Canastero !". Donc Soleiman tout le monde l'attend parce qu'ils le voient grandir d'année en année.

Pourquoi avoir décidé de te consacrer à l'éducation d'enfants autistes ?

Parce que je suis spécialiste en sciences du langage et de la communication, et en communication non verbale. Et comme tout le monde le sait les autistes ont des facultés de communication qui sont pour nous, personnes entre guillemets "normales" - parce qu'encore une fois il faut définir la normalité - assez réduites, ils ne communiquent que par des canaux assez limités, donc je me suis intéressée justement à cette communication non verbale avec les autistes. Afin d'apprendre à établir un rapport autrement que par la parole, j'ai fait un stage dans une école anglaise par hasard, et j'ai adoré. C'est l'école Colnbrook School à Londres (Watford), et j'y suis restée deux ans. Il y a beaucoup d'écoles spécialisées pour les autistes en Angleterre, c'est vraiment dommage qu'il n'y en ai pas plus en France, car on les prend en charge dès le plus jeune âge, ce qui permet après justement de limiter les dégâts afin qu'ils puissent être intégrés dans une vie "normale" où qu'ils puissent au moins se débrouiller. Parce que le gros souci avec les autistes comme avec beaucoup de personnes handicapées malheureusement c'est que lorsque les personnes qui s'en occupent, c'est-à-dire les parents ou les frères et les soeurs, décèdent, ces personnes atterissent bien souvent dans des hôpitaux psychiatriques ou des instituts pas forcément adaptés. Donc l'avantage de les prendre très jeunes "en charge" est qu'après ce sont des adultes avec des capacités d'autonomie un peu plus importantes que s'ils n'avaient pas eu ce genre d'éducation. Ils apprennent à lire, à écrire, à parler ou à indiquer des choses s'il n'arrivent pas à parler. Cette expérience anglaise était passionnante parce qu'on savait qu'on faisait du bien, et pour moi faire du bien ou faire plaisir c'est important, et comme j'ai pu le dire dans le livret de presse pour ma programmation, le plus important pour moi c'est surtout faire plaisir et offrir du bonheur.


Flamenco Culture, le 07/07/2011

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