Jeronimo Utrilla

Diego del Morao est le guitariste du passé et du futur de Jerez

Le 7 août dernier, peu avant le drame qui a touché le flamenco de Jerez, Flamenco Culture a rencontré Jeronimo Utrilla à Paris. Jeronimo Utrilla est professeur de musique, guitariste et palmero. Il a créé une méthode d'apprentissage des palmas, qu'il enseigne dans le DVD "Aprende y practica las palmas" mais aussi lors de grands événements comme le Festival de Jerez. Il est actuellement au Festival Flamenco de Moscou, l'occasion de présenter ce pédagogue du rythme flamenco.

Jeronimo, d'où viens-tu et comment as-tu rencontré le flamenco ?

Je suis né à Jaen. J'ai démarré la guitare à Jaen, puis j'ai commencé à étudier à Grenade car c'est une ville très proche de Jaen. C'était avec Emilio Maya à Carmen de las Cuevas. En été à Grenade il y avait une très bonne ambiance flamenca dans le "Carmen", et c'est là-bas que j'ai commencé à accompagner la danse. C'était en 1995 je crois.

Ensuite en 1999 je suis parti vivre à Séville durant un an où j'ai étudié avec Martín Revuelo et Niño de Pura.

Après en 2000 je suis arrivé à Jerez où je suis resté sept ans et c'est là que je me suis vraiment plongé dans le flamenco et la guitare. J'ai travaillé 3 ans à l'académie de La Chiqui, et trois autres années avec Manuela Carpio, donc ma base artistique c'est l'accompagnement de la danse, jusqu'à ce que je me lance dans une méthode de palmas qui est l'essentiel de mon travail aujourd'hui, mais j'ai commencé comme guitariste.

Mais le flamenco, comment l'as-tu découvert ?

Je l'ai découvert avec les gitans. En fait j'allais souvent dans un club de jazz qu'il y avait à Jaen qui existe encore aujourd'hui, où a commencé à se produire un groupe de flamenco fusion qui attirait beaucoup de gitans, du moins ceux qui étaient le mieux intégrés, car à Jaen il y en a qui vivent très à l'écart, il n'y a pas autant de mélanges qu'à Jerez... Mais il y avait un groupe de gitans qui allait au club de jazz, et je me suis joint à eux, j'ai commencé à adorer le flamenco, à écouter Camaron, ensuite j'ai découvert Paco de Lucia... Et un jour j'ai décidé de jouer de la guitare alors je me suis acheté une guitare et j'ai commencé à jouer avec eux dans la rue et dans les fêtes.

Comment t'es venue l'idée d'enseigner les palmas ?

En fait je suis professeur de musique au lycée, alors j'ai toujours enseigné le flamenco. J'ai commencé à enseigner les palmas aux jeunes là-bas à Jerez et peu à peu j'ai créé une méthode. J'ai compris rapidement qu'il ne serait pas possible d'en faire un livre, ou que ça serait très difficile. Mais la compagnie Flamenco Live de Madrid qui se dédie à la réalisation de videos didactiques de flamenco - de guitare, de baile - m'a offert la possibilité de mettre ma méthode en vidéo. Nous avons filmé en 2006 et le DVD est sorti en 2007.

C'est le premier DVD consacré aux palmas il me semble...

Le premier DVD et le seul qui existe jusqu'à présent. En 2010 deux nouveaux volumes sont sortis et ce sont les seules videos consacrées aux palmas oui.

Tu as aussi écrit un livre qui s'appelle "El flamenco se aprende", quel est le concept de cet ouvrage ?

Le livre est le résultat de mon expérience en tant que professeur et artiste. Quand j'étais à Jerez je me suis rendu compte qu'il y avait beaucoup de professeurs de musique qui ne connaissaient rien au flamenco. Ils enseignaient seulement la musique classique car ils étaient issus du Conservatoire. Alors j'ai commencé à donner des cours de flamenco aux professeurs pour qu'eux-mêmes enseignent le flamenco à leurs élèves. Donc j'ai commencé à créer le matériel, j'ai commencé à écrire sur des aspects que l'on doit à mon avis enseigner par rapport au flamenco, et au bout de quatre ans, le livre est sorti. C'est le résultat de plusieurs années de travail, et dedans j'enseigne des concepts que j'estime fondamentaux dans le flamenco : l'histoire, l'analyse de tous les cantes flamencos et leur classification. Je parle aussi de la littérature du flamenco, pas seulement des letras mais aussi de poètes comme Lorca, comme Machado qui ont écrit sur des thématiques flamencas. Il y a un autre chapitre sur le flamenco fusion qui traite non seulement du flamenco jazz, du flamenco rock, mais aussi de la grande influence des compositeurs classiques du XIXème siècle, comme Rimski-Korsakov qui a écrit le Capriccio espagnol ou des français comme Debussy qui a aussi composé La Puerta del Vino qui est une oeuvre merveilleuse, et bien sûr les espagnols comme Falla et Albeniz. Le dernier chapitre s'intitule "Elementos formales de la musica", cela consiste en une petite étude plus sérieuse sur l'harmonie, la mélodie et le rythme de la musique flamenca.

Tu es professeur de musique mais aussi guitariste, palmero, n'est-ce pas un peu frustrant de consacrer plus de temps à l'enseignement qu'à ton propre développement artistique ?

C'est aussi un choix de vie. Comme j'ai mon travail de professeur cela me donne une certaine indépendance, l'indépendance de faire ce que je veux, la liberté. Et avec cette liberté j'ai pu créer ma petite ile que sont les cours de palmas, et je suis heureux avec les cours de palmas que je donne à Moscou, à Dublin, en Sardaigne, à Jerez... là où on m'appelle. Et je me sens mieux qu'un palmero à Séville qu'on paie très mal. Il m'est déjà arrivé d'être appelé pour faire les palmas et on m'a très mal rémunéré. Car les palmeros ne sont pas très bien considérés, c'est surtout le guitariste et le cantaor et les bailaores. Alors le travail professionnel de palmero est quasiment inexistant. Je peux te dire qu'en Espagne à Séville il y a El Bobote et El Electrico et à Jerez il y a les frères de la Tota et ceux qui ont travaillé dernièrement avec Poveda, Carlos Grilo et Luis Cantarote. Alors des palmeros professionnels il y en a vraiment très peu. On peut les compter sur les doigts de la main. Donc pour moi donner des stages de palmas et créer ma méthode est une chose personnelle dont je me sens très fier et qui me donne presque plus de travail que si j'étais palmero professionnel. Donc ça ne me manque pas vraiment, je me sens bien avec ce que je fais.

Quels sont les fondements de ton enseignement ?

Le fondement c'est que tout s'apprend. Un autre fondement c'est qu'un bon professeur est celui qui sait s'adapter au niveau de l'élève et qui sait transmettre. Parce que si tu sais beaucoup de choses sur un art mais que tu ne sais pas le transmettre tu ne peux pas être professeur. Je pense qu'un professeur doit avoir du respect pour l'élève, de la patience, et par ailleurs avoir un bagage artistique. Je me sens également artiste, quand je joue de la guitare ou quand je fais les palmas dans un spectacle. Car un professeur qui n'a pas de part artistique il lui manque quelque chose. Dans mon cas le secret c'est d'avoir le côté didactique de professeur et le côté artistique que j'ai vécu à Jerez et que je continuerai à vivre parce que pour moi c'est très important d'avoir cette expérience artistique, de monter sur scène, de jouer de la guitare et bien sûr de faire les palmas.

Tu as un palo favori ?

Oui. Si je te parle des cantes festeros c'est la buleria. Et dans le cante plus sérieux, le cante jondo, celui qui me retourne le plus c'est la siguiriya.

Pourquoi aimes-tu tant le toque de Jerez ?

C'est très facile à expliquer. Le toque de Jerez a une caractéristique fondamentale, la main droite. Cela donne une guitare très rythmique qui en plus a une pulsation très flamenca, c'est-à-dire avec un pulgar fort, avec des rasgueos très profonds. C'est une guitare qui a plus de poids que d'autres qui se focalisent plus sur la main gauche, sur l'harmonie, sur la mélodie... pour moi c'est la guitare qui a le son le plus flamenco et une rythmique merveilleuse. Donc je me suis toujours intéressé au toque de Jerez, c'est celui que j'ai fait, que je fais et que je continuerai à faire car c'est celui qui me touche le plus et dans lequel je me sens le plus à l'aise.

Quel guitariste apprécies-tu particulièrement ?

Il y a Moraito Chico qui est un peu le patriarche du toque de Jerez, sans oublier avant Parrilla et los Morao. Mais aujourd'hui celui qui représente le passé, parce qu'il a tout du toque de Jerez, la saveur, le rythme, la pulsation, le son flamenco, et à la fois le futur avec cette musicalité qu'il a et cette capacité à composer, cette personnalité et cette imagination, c'est Diego del Morao. Diego del Morao est le guitariste du passé et du futur de Jerez à mon avis.

As-tu des projets ?

Si je n'ai pas de projets je ne vis pas. J'ai toujours des projets. Mon projet principal est de continuer avec mes cours de palmas, nous pensons aussi faire un autre DVD, peut-être le ferons-nous l'année prochaine. Je continue à jouer de la guitare et à donner des cours de guitare. Mon amie est conteuse, elle est française, et nous avons le projet de faire un conte avec de la guitare flamenca, et bon, le projet essentiel c'est de ne pas s'arrêter, de toujours avoir des idées, de lutter et d'avancer, de ne jamais rester sur ses acquis et tenter des choses nouvelles. Mon projet fondamental est de continuer à avancer dans le flamenco.


Flamenco Culture, le 07/08/2011


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