Joaquin Grilo

Ce que j'aime le plus au monde c'est donner aux autres

Interview avec Joaquin Grilo qui s'est déroulée à la Salle Ravel de Levallois le 18 novembre 2011. Belle rencontre avec un bailaor hors du commun.


Aujourd'hui nous sommes le 18 novembre, c'est un jour très spécial car ce soir Jerez va rendre un grand hommage à Moraito au stade Chapin, j'imagine que cela doit être difficile pour toi de ne pouvoir être là-bas non ?

Oui. Malheureusement aujourd'hui c'est un jour important à Jerez car comme tu le dis justement on rend hommage à l'un des meilleurs guitaristes qu'il y avait dans le panorama flamenco, surtout pour la buleria. Nous avons perdu un réel patrimoine. L'autre jour j'étais avec son fils Diego del Morao et je lui ai dit que j'enrageais, je crois que c'est le mot juste, que j'avais beaucoup de peine de ne pas y être, mais les circonstances m'ont amené à un autre endroit, et mon coeur est là-bas de toute façon. On le répartira de la meilleure façon qui soit. [...] Depuis ici nous allons essayer de mettre tout notre coeur pour que Morao soit aussi avec nous.

Quel est le plus grand souvenir que tu as de Moraito ?

J'ai beaucoup de souvenirs, mais si nous devons parler d'un en particulier, c'est lors de la dernière Biennale, sur la scène du Lope de Vega, dans un spectacle qui s'appelait "La uva y el cante". J'ai eu l'opportunité, la grande chance de danser sa buleria. C'est une chose à laquelle j'avais pensé pour un spectacle à moi. J'en avais parlé avec lui à Madrid autour d'un verre, lors d'une de ces rencontres que nous avions eues pour le spectacle "Sin Frontera" de Miguel Poveda. Je lui avais dit que j'aimerais faire ça, et un jour il m'a appelé quelques mois plus tard et m'a dit "Maintenant on va le faire". Et pour moi ce fut une grande chance car cette buleria est le drapeau de notre terre, et l'avoir fait avec Morao est quelque chose qui me portera toujours.

Qui est Joaquin Grilo ?

Qui c'est ? je ne sais pas qui c'est ! plaisante Joaquin. C'est quelqu'un qui aime la vie, qui aime l'amitié, qui aime la musique, qui adore le flamenco, qui vit de lui, qui veut être libre, et qui aime que tout le monde soit libre, que tout le monde ait le droit de tout. Mais je crois que c'est une personne très normale, très commune, qui simplement se dédie à un art, à une façon de vivre comme le flamenco, si riche de nuances. Je suis une personne heureuse, oui.

Le nom de Lola Flores, que t'évoque-t-il ?

Lola Flores a été un génie. J'ai eu beaucoup de chance dans ma vie, notamment celle de travailler avec de grands maestros, et Lola fut l'un d'eux. Lola avait quelque chose de spécial qui ne peut être qu'inné, quelque chose qu'ont très peu de personnes. On disait qu'elle avait été touchée par une baguette magique, et c'est vrai car elle ne chantait ni ne dansait bien, mais elle avait ce quelque chose qu'il faut pour transmettre, car je pense que l'important c'est de transmettre aux autres et leur raconter ce que tu ressens, et ce qu'ils ressentent eux car en réalité je crois que tout le monde est artiste dans le fond, cela se reflète dans ce qu'on voit, ce que l'artiste ressent on aimerait le ressentir aussi, et arriver disons à cet accord avec les autres, c'est très important. Lola avait ce don de génialité.

Que t'a apporté ton travail avec Paco de Lucia ?

Beaucoup. Avoir sur son CV une expérience avec Paco de Lucia c'est quelque chose de génial, quelque chose que beaucoup souhaiteraient. J'ai eu la chance d'être avec ce génie qui est le drapeau du flamenco parce qu'il a changé "La tortilla" comme on a l'habitude de dire dans le flamenco, dans le bon sens et il continue de le faire.

Pour moi qui aime m'imprégner des autres et boire de tout, le fait que le maestro m'appelle, étant mon idole, ce qu'il est pour tous... durant les 6 ou 7 années où je suis resté avec lui je me suis plus consacré à absorber son énergie qu'à danser, à essayer d'engranger tout ce que je pouvais, aussi bien de lui que des autres grands musiciens qui étaient avec lui, de Carlos Benavent, Jorge Pardo, Rubem Dantas, Cañizares, José Maria Bandera, le maestro Ramon de Algeciras, Pepe de Lucia, Duquende... de tant d'artistes qui sont passés par ce sextet si important pour le monde du flamenco en général.

Je crois que cela a donné un bagage, une base fondamentale à ma carrière pour voir les choses d'une autre manière, alors je suis très reconnaissant au maestro pour cela.

Quel est le meilleur souvenir de ta carrière ?

Dans ma carrière il y a beaucoup de bons souvenirs car j'ai eu la chance dans mon enfance de connaître de grands maestros, car je vis sur une terre où sont nés des génies. J'ai des expériences lorsque j'étais petit avec Tio Borrico, Terremoto, Tia Anica La Piriñaca. J'ai vécu tant de choses importantes et des moments si jolis. Mais ce sont des souvenirs que l'on garde dans la rétine ou dans son sac à dos, et ceux qui sont au dessus sont les plus présents. Mais c'est très difficile d'en choisir un précisément. Mais oui, je suis une personne riche, riche dans le sens où la vie m'a apporté la possibilité de partager avec ces grands maestros, m'a donné la chance d'être là.

Cette question m'a été suggérée par mon ami Fran Espinosa, bailaor de Cordoue : Pourquoi danses-tu ?

C'est une très bonne question. Je danse surtout parce que comme tu sais chez moi à Jerez c'est une façon de vivre. C'est quelque chose qui paraît normal. Les enfants jouent dans la rue et d'un coup ils se mettent à faire les palmas, à danser por buleria, ou bien il chantent... Je pense que la raison principale c'est que je suis né sur une terre où le flamenco est toujours présent dans la rue, et ensuite j'ai eu la chance d'avoir un père très aficionado au flamenco, qui m'a emmené dans beaucoup d'endroits où il y avait des fêtes très intéressantes à Jerez : des baptèmes, des mariages, des récitals dans des peñas... ce type de choses qui forgent ton expérience. Comme on dit l'important c'est d'avoir têté... c'est la base, c'est le ciment d'une maison pour continuer à grandir. Ca commence comme un jeu, et ensuite sans t'en rendre compte lorsque tu arrives à l'âge de poursuivre tes études ou de continuer dans le monde du baile comme profession, tu dois opter pour une chose ou une autre. Et j'ai choisi, je pense plus par intuition, je suis une personne très intuitive, je pense que l'intuition peut avoir raison. J'ai suivi mon intuition plus que la raison et cela m'a mené sur le chemin du baile. Je crois que je suis bailaor par intuition, rien de plus !

Et pourquoi le baile et pas le cante ou la guitare ?

Je ne sais pas. Parce que ça m'a plu depuis que je suis tout petit. Au début je voulais être torero, comme tous les enfants. Mais un jour le baile a commencé à me plaire. Je ne prenais aucun cours, je n'allais à aucune école, aucune académie. Mon père qui était très aficionado écoutait toujours du flamenco. Nous vivions dans une rue, El Callejón de la Rendona, où il y avait un bar, El Bodoque, qui accueillait toujours des réunions de flamenco de Santiago, ils étaient toujours en train de chanter et de danser. C'était juste à côté du barrio de Santiago et de tout ce qu'il y avait par là-bas.

Mon frère Carlos est palmero, mais il joue très bien de la guitare, et ma soeur Carmen chante. Je ne sais pas pourquoi mais nous avons chacun choisi un chemin ! Mais c'est comme ça, ce n'est pas quelque chose de pensé, tu aimes quelque chose et cela commence comme un jeu, et au final ça se termine comme ça.

Comment définirais-tu ton baile ?

Surtout comme quelque chose de libre. Je suis quelqu'un qui utilise la technique, disons comme un moyen de locomotion, pour exprimer mes sentiments, sans aucun préjugé. J'exprime ce que je ressens à chaque moment. Quand je veux tomber je tombe, quand je veux me placer je me place, mais je ne le pense pas, surtout quand je suis sur scène. Je suis une personne libre dans ce sens. Je ne sais pas comment me définir, je ne suis ni classique ni... je ne sais pas, il faudrait que d'autres le disent.

Comment travailles-tu au jour le jour, quelle est une journée type de Joaquin Grilo ?

Premièrement j'amène mes enfants à l'école, j'aime beaucoup ça. Ensuite quand je ne travaille pas à l'extérieur je vais au studio, j'essaye de me maintenir en forme en travaillant la technique, je développe des choses, je crée pour de nouveaux spectacles, pour pouvoir continuer à me débrouiller. Mais surtout je continue à travailler pour ne pas perdre la forme.

Fais-tu du sport ?

En ce moment je ne fais pas de sport, je pense qu'avec le baile c'est suffisant. Avant oui, je faisais plus de sport, j'aimais jouer au football ainsi que pratiquer d'autres sports, mais maintenant la seule chose que je fais c'est danser et danser. Et parfois quand j'ai le temps j'aime aller pêcher.

Sur quoi te bases-tu pour monter un baile ?

Cela dépend. Cela dépend de l'étape que tu traverses personnellement aussi. Mais pour moi la partie musicale est très importante, et le cante aussi. Pour créer j'ai besoin d'avoir de la musique. Je n'aime pas créer sans rien. J'aime être enveloppé par la musique et créer mon propre film de la bande sonore.

J'ai vu une vidéo où l'on te voit enseigner à des élèves de Paris, et ce qui m'a interpellée c'est ton regard, que ressens-tu quand tu transmets ton art ?

Je crois que le plus important, du moins pour moi, ce que j'aime le plus au monde c'est donner, plus que l'on me donne. Je crois que c'est là qu'est la raison de ce que tu veux dire, j'aime donner aux autres. Quand je vois que les gens sont heureux et qu'ils aiment le cadeau que je leur fais je suis très ému, c'est peut-être cela le regard que tu vois.

Toi-même tu as reçu l'enseignement de Belmonte, Paco del Rio, ce que tu transmets aujourd'hui c'est aussi l'amour que tu as reçu de leur part non ?

Oui, bien sûr ! De tous les maestros, de Fernando Belmonte, de Paco del Rio, ils m'ont beaucoup appris. J'ai été avant avec Cristobal El Jerezano, avec Juanere. Tous t'apportent quelque chose que tu veux aussi avoir. Mais cela a aussi à voir avec chaque personne, nous sommes tous différents, et tu absorbes des autres ce que tu veux, tu le filtres, tu l'assimiles, et tu le sors, tu l'offres comme tu veux. Mais les maestros sont des bases fondamentales, surtout pour t'apprendre à prendre soin de ce cadeau.

Qu'as-tu ressenti à l'âge de 15 ans lorsque tu es parti pour la première fois en tournée avec le ballet Albarizuela et que tu as parcouru le monde ?

C'est difficile de m'en souvenir, mais je pense qu'à l'âge de 15 ans on le fait parce que ça nous plaît et on n'en a pas vraiment conscience. Tu vas danser dans le monde entier sans t'en rendre compte. C'est très étrange mais c'est la réalité.

Peux-tu me parler du spectacle de ce soir ? déjà j'ai vu que tu allais danser une farruca...

Oui, j'étais en train de regarder quelque chose avec Juan car nous allons faire un spectacle où vient comme tu sais Juan Requena, au cante il y a José Valencia, le grand José Valencia, ma soeur Carmen Grilo, Pepe au son... Les lumières sont gérées par quelqu'un d'ici du Théâtre. La régisseuse est Nuria Figueroa. Le spectacle est une sorte de petit laboratoire où il y a des choses nouvelles, d'autres extraites d'anciens spectacles comme le dernier, Leyenda Personal, ou de Grilo. Ce sont des fragments de différents spectacles avec de nouvelles apportations, et beaucoup d'improvisation.

As-tu des projets ?

Oui, quand nous reviendrons de ces deux jours à Paris, nous revenons à Jerez lundi, et le vendredi nous partons pour faire une tournée en Hollande, avec le musicien Theodosii Spassov. Nous nous sommes connus lors de la dernière Biennale des Pays-Bas, et nous avons souhaité travailler ensemble, alors nous en avons parlé à la directrice et avons trouvé un accord, musical surtout. Nous allons faire un spectacle intitulé ¡Tui-To! dans lequel il y aura surtout de la musique, parce qu'en bulgare Tui-To cela signifie "celui qui tombe du ciel" et de la façon dont il tombe on dit c'est ça !, c'est la signification du titre. Donc nous allons chacun apporter notre culture et nous allons essayer de faire un mélange, pas une fusion mais un mélange de chaque chose. Je vais essayer de danser sur son rythme, et lui va essayer de faire des choses à nous, mais tout sera un peu libre, comme dans le jazz. Ce sera plus un concert qu'un spectacle de baile, un concert musical où j'apporterai ma plasticité avec le baile et ma percussion. Donc nous allons faire une tournée jusqu'au 7 décembre, ensuite je reste en Hollande pour donner un stage, et de là je partirai avec le maestro Dorantes en Turquie et ensuite je reviendrai passer les fêtes en famille.

J'ai aussi d'autres projets en Turquie à Istamboul, et ensuite je serai sur la préparation d'un nouveau spectacle pour le Festival de Jerez, qui va s'appeler La Mar de Flamenco, dans lequel je vais inviter un musicien turc. Il y aura Antonio Serrano aussi, Juan, José, Carmen. Dans La mar de flamenco il y a deux choses très distinctes : premièrement c'est une expression très commune chez nous dans le sud, on dit par exemple "Este niño es la mar de flamenco". Mais ensuite il y a l'importance de la mer, surtout Cadiz, pour notre culture, pour le flamenco ; toute l'influence qui est entrée par la mer méditerranée, qui a été apportée au flamenco jusqu'à ce qu'il est aujourd'hui, et toute l'influence aussi de l'Amérique. Il y aura donc toutes les influences qui sont arrivées par la mer. Je crois que la mer, l'eau est très importante, pour tout le monde, le monde est plein d'eau, nous naissons dans l'eau dans le ventre de notre mère... et le sel dans le flamenco c'est très important aussi, pour avoir de la grâce... et pour que le flamenco soit ce qu'il est, il a fallu que viennent par la mer toutes ces cultures pour lui apporter et faire que le flamenco soit cette musique hybride, car le flamenco n'est pas pur, parler de pureté est un mensonge, la pureté est dans l'artiste, pas dans la musique. Voilà un peu ce que je veux raconter, de mon point de vue bien sûr.


Flamenco Culture, le 18/11/2011


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