Manuel Agujetas - Interview

Je ne raconte ma vie intime à personne

Cinq ans après son récital au Théâtre Romain Rolland de Villejuif, c'est de nouveau grâce au Festival Sons d'Hiver que le grand Manuel Agujetas est venu chanter le 14 février à la Maison des Arts de Créteil.

C'est aussi à la faveur de Chantal Albertini, amie de longue date de Manuel de los Santos Pastor, qui programme régulièrement le cantaor en France. Si Chantal Albertini est devenue programmatrice de flamenco au début des années 80, c'est avant tout par passion pour le flamenco et par amitié pour ceux qui le font. "La première fois que je suis allée à Séville et à Madrid j'avais 17 ans, donc j'ai connu tout de suite par le biais d'amitiés un grand nombre d'artistes de flamenco de l'époque. Toute la bande de Zambra, Pericon de Cadiz, Rafael Romero "El Gallina", Juanito Varea", Antonio El Chaqueta, un chanteur que plus personne ne connaît qui s'appelait El Pili... Donc je suis devenue programmatrice par amour de ces gens-là, pour faire leur promotion, les défendre... Et avec Agujetas, Chocolate et Farruco je me suis vraiment mise à leur service. Agujetas était déjà très connu, Chocolate était moins connu en France, et il n'y avait jamais chanté tout seul avant que je ne le fasse venir. Quand j'ai commencé à travailler pour eux je suis allée chercher chez eux tout un tas de photos, de coupures de presse plus ou moins déchirées, j'ai fait des dossiers de presse... à l'époque il n'y avait pas Internet donc j'ai fait tout ça manuellement et j'ai démarché pour eux."


Chantal Albertini, Kanako et Manuel Agujetas

La rencontre avec Agujetas s'est faite à la fin des années 80 : "Je connaissais Manuel par ses disques depuis très longtemps, et en 1987 on m'avait demandé de faire une programmation de chant flamenco à Nice où je vivais à l'époque, et donc il y avait deux chanteurs qui étaient en tête de liste, c'était Chocolate et Agujetas. Agujetas était souffrant à ce moment-là, il avait un grave problème de santé, donc j'ai choisi Chocolate. J'ai rencontré Agujetas peu de temps après, il a enregistré un disque chez Ocora, j'ai assisté à l'enregistrement et on est devenus amis. Ensuite il y a eu en novembre 1991 un concert au Théâtre de la Ville avec Agujetas et Chocolate." Après de nombreuses années en région parisienne, Chantal Albertini se prépare à rejoindre sa Balagne d'origine, et organisera désormais ses activités flamencas depuis l'Île de Beauté. Elle était présente lors de l'interview que Flamenco Culture a eu le privilège de réaliser avec le grand Agujetas, dernier gardien du cante ancestral. Le mythique cantaor, toujours aussi simple et naturel - c'est l'apanage des plus grands - s'est confié avec beaucoup de sincérité, trois heures avant son prodigieux récital.

ORIGINES

Le mystère plane autour de la date de naissance de Manuel Agujetas. Il dit lui-même ne pas la connaître. D'après lui, il serait né en 1947 ou en 1948, même si les biographies du cantaor indiquent généralement qu'il est né en 1939 à Rota, voire même trois ans plus tôt à Jerez. Il a hérité de son père les cantes de Manuel Torre mais n'est pas tendre quand il évoque la projection artistique de son géniteur : "Mon père s'appelait Manuel de Los Santos Gallardo. C'était surtout un artiste reconnu par les señoritos. Il travaillait souvent pour les chemins de fer au niveau des aiguillages, c'est pour cela qu'on lui a donné le surnom d'Agujetas. Puis le nom de mon père est devenu le mien, et je l'ai emmené à travers le monde. Cela fait cinquante ans que je chante et il y a un monument à mon nom maintenant à Rota, et on m'a aussi nommé cette année maestro du cante de Jerez. Le problème c'est que les aficionados, comme je suis né à Rota il y en a certains qui disent "Manuel est de Rota" et d'autres "Non, Manuel est de Jerez", car mon père est né à Jerez. Mais moi je me sens aussi bien de Jerez que de Rota. Ce sont les gens, les aficionados, qui veulent se battre les uns avec les autres à ce sujet.".

ROTA

Agujetas vit aujourd'hui retiré dans sa maison proche de Rota qu'il a construite lui-même, entouré des huit chats de Kanako et de ses deux petites chèvres. Il n'écoute jamais de flamenco. "Nous n'écoutons pas de musique, nous répétons ensemble, et quand il y a du flamenco à la télévision, il éteint tout de suite, il ne veut pas écouter." raconte Kanako. "Je ne peux plus écouter mon père car il est mort" conclut Manuel sur un ton pragmatique.

BLESSURES

Depuis quelques années Manuel n'a plus les dents en or qui l'ont rendu célèbre dans le film "Flamenco" de Carlos Saura. Cela n'avait pas de signification particulière. "Avant j'avais des dents en or car j'ai eu un accident de voiture lorsque j'étais aux Mexique. La cicatrice que j'ai à la joue est dûe à l'accident aussi, il y a eu des bris de glace et voilà." "C'est comme Scarface !" plaisante Kanako. "Mais maintenant j'ai tout enlevé, et j'ai des dents blanches, et l'or a été refondu pour en faire une croix !" raconte Manuel.

PROJETS

17 puñalas, le livre qu'écrit sa femme Kanako

"Je ne raconte ma vie intime à personne" répond Manuel lorsque l'on évoque la possibilité qu'il réalise un recueil des letras qu'il a en mémoire afin qu'elles ne se perdent pas. De cette réaction vient la trahison d'un ami à lui qui a décidé d'écrire un livre de flamenco sans le lui dire alors que Manuel lui avait fait part de ce projet. Ce projet de livre devrait finalement voir le jour cette année. Kanako nous informe qu'elle est en train de le terminer et qu'il s'appellera "Diecisiete puñalas". "Cela va s'appeler "17 puñalas", car à la Peña Los Cernicalos, un artiste peintre de Jerez qui peignait très bien a fait un tableau de moi à partir d'une photo et l'a offert à la Peña Los Cernicalos de Jerez. Ils l'ont mis à côté de la scène et des aficionados de Jerez lui ont donné 17 coups de couteau, si bien que l'artiste a dû restaurer le tableau.", raconte Manuel. "17 coups de couteau, c'est très fort" souligne Kanako,"c'est pour cela que nous avons choisi ce titre pour le livre dont le contenu sera fait de témoignages de la vie de Manuel."

Al mejor de lo nacio, son disque de Saetas avec son fils Antonio

Manuel Agujetas va-t-il sortir un nouveau disque ? la réponse est oui ! "Je viens d'en faire un de saetas avec mon fils Antoñito - il va mieux, il a chanté hier à Madrid avec son cousin Rubichi à la guitare. Le disque va sortir dans deux semaines. Il va s'appeler "Al mejor de lo nacio". Il y a le tambour, la trompette et tout, c'est très beau, il faut l'écouter. Je chante un cante por saeta qui s'appelle "A quien buscare, señores, al mejor de los nacios". Il y en a une autre du Cristo de la Encarnacion, c'est très joli. Nous avons enregistré l'album en studio."

"Tu t'es rendue compte par toi-même du cante d'Antonio, tu étais à Rota l'an dernier, non ? Il chante exactement comme moi, c'est le même cante ! Cette année on lui a decerné la insignia de oro de la Peña La Buleria, avec la Macanita, sa soeur Dolores et la Juana la del Pipa !" annonce Agujetas non sans fierté. A propos de la Macanita qui assurera la première partie du cantaor à Créteil, il raconte avec nostalgie "Je crois que j'ai connu la Macanita avant que je sois artiste. Je ne travaillais pas encore en tant qu'artiste, je travaillais dans une forge. Son père s'appelait El Macano. Elle arrivait dans un bar habillée en gitane comme ça, et elle se mettait à chanter. Je la connais bien. Et la Del Pipa, elle vivait juste à côté de chez moi."

Des récitals au Théâtre Villamarta et à la Biennale de Séville

Manuel est heureux d'annoncer qu'il chantera le 2 mai au Théâtre Villamarta à Jerez. Il se produira aussi à la Biennale de Séville le 23 septembre au Teatro Quintero. Il entamera ensuite un long périple pour rejoindre le Japon natal de son épouse Kanako, où il donnera également des récitals, avant peut-être de revenir faire le bonheur des aficionados français l'an prochain.

Remerciements à Valérie Mauge du Festival Sons d'Hiver.

Flamenco Culture, le 14/02/2014

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