Sorderita

Il faut être honnête avec soi-même

C'est à l'issue de la dernière soirée du Festival Flamenco de Nîmes 2015 que nous avions eu le privilège de réaliser l'interview du grand artiste jerezano José Soto Barea "Sorderita". Une belle rencontre avec un artiste hors du commun descendant de la dynastie des Sordera.

Sorderita

Sorderita, c'est la première fois que tu participes au Festival Flamenco de Nîmes, quelles sont tes impressions sur le festival ?

Oui, avec ma trajectoire c'est la première fois, et j'espère venir encore plusieurs fois car il se trouve que maintenantil y a de l'aficion en France, mais en Espagne non, il faut venir pour le flamenco qui me plaît, qui est le flamenco orthodoxe. Il y en a plus ici, alors je suis venu avec beaucoup de respect car c'est un festival très important.

Toi qui viens d'une famille de grande tradition flamenca, qui est celle des Sordera, que penses-tu du flamenco de Jerez ?

Le flamenco de Jerez pour moi qui suis issu de la dynastie de Los Sordera... pour moi la dernière étape de flamenco spectaculaire et de Jerez comme berceau du cante fut l'époque de ce fameux disque "Canta Jerez" dans lequel étaient les sept magnifiques : Sernita, El Borrico, Terremoto, Diamante Negro, mon père El Sordera... Je crois qu'un disque comme Canta Jerez ne pourra jamais se revivre dans ce village malheureusement.

Que t'a transmis ton père Manuel Soto Sordera "Sordera de Jerez" ?

Mon père m'a transmis des valeurs très importantes. Il faut respecter ce qui est notre culture. Le principal est de la respecter et d'être honnête avec soi-même. Et avoir le sens de la mesure, savoir jusqu'où chacun peut aller et ce qu'il peut faire. Si tu arrives à 50 centimètres, tu ne peux pas prétendre faire un mètre... Ce sont les valeurs principales qu'il m'a inculquées. Il m'a inculqué le respect pour la profession à laquelle je me suis toujours consacré. Je n'ai jamais fait autre chose, je suis musicien, cantautor, et la meilleure chose que m'a transmise mon père c'est d'être respectueux envers ma profession et être honnête avec moi-même, je pense que c'est ça le plus important.

Préfères-tu chanter ou jouer de la guitare ?

J'adore la guitare et le cante. Une seule chose ça n'aurait pas de valeur. J'ai commencé par jouer de la guitare pour le baile, j'ai joué pour les plus grandes figures depuis Farruco, Rafael el Negro, Matilde Coral, El Guito, Mario Maya, Carmen Mora, Manuela Vargas. Ensuite j'ai joué pour le cante, depuis mon père jusqu'à Chocolate, à Camaron, Terremoto... J'ai eu cette chance. Alors au final, ce qui me plaît le plus c'est jouer et chanter, je ne peux pas distinguer les deux.

As-tu un style de prédilection ?

Oui, j'adore chanter por solea. Mais le palo qu'aujourd'hui au bout de trente ans les gens continuent à chanter et qu'ils utilisent et valorisent pour le monter c'est por alegria, l'alegria "Me llama", de mon premier disque, du premier disque que j'ai fait avec Ketama. J'ai fondé et créé Ketama. Le disque est sorti en 83, nous sommes en 2015 et les gens continuent à la monter. C'est une satisfaction que te donne le temps qui passe. Pour moi c'est important, c'est pour cela que c'est le palo qui m'a le plus apporté dans ma profession, l'Alegria.

Tu as choisi un autre chemin que tes frères Enrique et Vicente, de grands cantaores qui restent plus dans la tradition (moins pour Vicente dont l'oeuvre comporte des pièces plutôt modernes)...

Bien sûr. Je n'ai pas l'écho pour être cantaor comme mes frères ni comme mon père. C'est pour cela que je suis cantautor. J'ai la satisfaction d'appartenir à la dynastie des Sordera et d'avoir des sacrés cantaores comme frères, mais qui n'essayent pas d'imiter mon père. Et moi qui suis le plus petit je suis sorti de tout ça. J'ai imposé une façon de chanter por alegria, et j'ai mis tout le monde d'accord jusqu'aux anciens artistes. Donc c'est une satisfaction pour moi et aussi pour mon père qui l'a vécu pendant longtemps avant de mourir, les vieux artistes lui disaient "Ton fils, José chico, c'est le plus personnel de tous ceux qu'il y a". Mon père percevait cela, alors c'était ma plus grande satisfaction, de ne pas faire de tort à ma famille.

Que signifie Ketama ?

A l'époque, durant la Movida madrilène, il y avait une explosion des libertés, alors nous fumions des joints, de l'herbe , mais ce n'est pas Ketama pour ça - ndlr : Ketama est le nom d'une région du Maroc fief de la culture du cannabis. J'ai choisi Ketama par rapport au nom de la chienne doberman d'un ami à moi qui s'appelait Ketama, et comme ce nom me plaisait j'ai baptisé le groupe ainsi, et on dirait que ça a bien marché ! A l'époque ça a fonctionné aussi bien comme nom de groupe que comme titre de disque. C'était créatif. Ceesepe fut celui qui réalisa le dessin de la pochette du premier disque, à la place d'une photo. Ceseepe vit justement à Paris. Il était l'un des dessinateurs de comics de l'époque de la Movida dans les années 80. A l'époque c'était l'un des trois plus connus. J'ai eu la chance, car c'était un ami à moi, qu'à la place d'une photo sur la pochette comme on faisait d'habitude, je puisse mettre autre chose. J'ai dit "Non, je ne veux pas de photo, je veux un dessin de mon frère Ceesepe". Ce fut original dans tous les sens du terme.

Tu tiens aussi une peña à Jerez du nom de ton père...

Je tiens la peña de mon père. Je l'ai achetée moi-même pour qu'elle ne se perde pas, et ensuite j'ai pris les deux chambres d'à côté et j'ai donc un appartement là-bas.

Es-tu supersticieux ? car je me souviens que lorsque j'étais venue à la peña un soir il y avait un disque de flamenco qui passait, et au moment où il y a eu une petenera, tu as changé la musique...

Oui et l'adore, c'est un cante très joli. Je ne suis pas supersticieux. Je suis athée, je ne suis pas croyant, mais maintenant avec le temps et pour mes enfants j'ai dit "Bon, il y a quelque chose là-haut". La superstition vient de ce que l'on te raconte lorsque tu es petit, mais j'écoute beaucoup la petenera chez moi et c'est un cante très joli, je le chante et je le joue. Je l'avais enlevé car là-bas à Jerez on dit que ça porte malheur, mais je ne l'ai pas enlevée pour moi, car je trouve que c'est un cante très joli.

As-tu des projets ?

Si, grâce à Dieu j'en ai beaucoup dans plusieurs domaines. Cela fait plusieurs années que je n'ai pas enregistré et je n'enregistrerai pas avant de me sentir bien. En ce moment le marché n'est pas très bien, ce n'est pas facile alors... Je n'ai jamais voulu avoir 20 thèmes et en choisir 10, jamais. Mais j'ai des projets d'enregistrement en direct, dans des grands studios, et un spectacle, "La voz de mi memoria", depuis l'orthodoxie jusqu'à l'avant-garde. Moraito représentait la guitare, Vicente le cante, Pastora Vega le baile. C'est un parcours de jusqu'à.

As-tu d'autres centres d'intérêt à part la musique ?

J'adore la peinture, mais je peins très mal. J'aime beaucoup lire, j'ai mis en musique toute la Generacion del 27, sur laquelle Vicente a fait un disque que j'ai produit. Le dernier livre que j'ai lu est un livre de poèmes de Gustavo Adolfo Bécquer. J'en ai adapté un en letra por buleria qui dit :

¡Llora! No te avergüences
de confesar que me quisiste un poco.
¡Llora! Nadie nos mira.
Ya ves, yo soy un hombre...
y también lloro, lloro, lloro...

J'aime le lire car ça me motive pour d'autres choses. J'y vois de la richesse, un écrivain riche dans la littérature, qui veut dire tant de choses, tu sais... et ça vaut le coup ensuite de l'adapter.

Toi aussi tu écris...

Oui, depuis toujours. Je suis auteur depuis 1976. Mon premier texte je l'ai donné à Chiquetete, ensuite j'ai écrit pour la Susi, José Mercé, Poveda, Camaron... A Camaron je lui ai fait un thème universel. Ce thème je l'ai enregistré sur mon premier disque en tangos et lui en bulerias.

Luna que brilla en los mares
Los mares oscuros
Ay Luna ¿tu no estas cansa
De girar al mismo mundo?
Ay, Luna quedate conmigo,
ya no te vayas,
porque dicen que a veces
se tarda el alba.

Remerciements à Isidoro Fernandez Roman

Les frères Soto - Enrique, Vicente et José - seront réunis pour un concert exceptionnel le 17 janvier à Paloma dans le cadre du 26ème Festival Flamenco de Nîmes.


Flamenco Culture, le 24/01/2015

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